NOTE (Partie IV)
LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025
Par Michel Makinsky,
Directeur Général Ageromys International, chercheur associé à l’Institut de Prospective et de Sécurité en Europe (IPSE) et à l’Institut d’Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA)
.
Index de la Note (partie IV)
LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie I)
LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie II)
LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie III)
C) Promouvoir la Grandeur européenne ...
3. Un couple de priorités destinées à favoriser la pénétration économique des États-Unis en Europe
4. Renforcer l’Europe ?
D) Le Moyen-Orient
E) L’Afrique
********
QUELQUES ENSEIGNEMENTS EN GUISE DE CONCLUSION
Les priorités sont désormais claires
Leçons choisies : Europe, OTAN entre abandon et vassalisation
LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie IV)
QUELQUES ENSEIGNEMENTS EN GUISE DE CONCLUSION
Leçons choisies : Europe, OTAN entre abandon et vassalisation (suite)
La Stratégie américaine 2025 : motifs de satisfaction pour Moscou, inquiétudes (pas unanimes) européennes,
l’Asie entre satisfaction et perplexité.
LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie V et fin)
********
Leçons choisies : Europe, OTAN entre abandon et vassalisation (suite)
.....
P. Obrien conclut : « C’est une stratégie pour détruire l’Europe actuelle, pour en faire un MAGA. Personne ne peut dire que l’on n’a pas été prévenu ».[1] L’autre dimension est en effet une vassalisation pour faire de l’Europe ‘Great Again’ un petit MAGA consistant en un ensemble prospère à seule fin d’être un marché largement ouvert aux produits, services, technologies, etc… américains, et qui aura pour ce faire supprimé normes et réglementations protectrices (traduire : protectionnistes) et procédé à un vaste révisionnisme idéologique aligné sur celui d’Outre-Atlantique. Olivier Zajec confirme ce diagnostic : pour Trump l’Europe « doit être mise sous une sorte de tutelle civilisationnelle ». Il rappelle cruellement l’échec de la « pathétique ‘Daddy diplomacy’ [2]de Mark Rutte, le secrétaire général de l’OTAN qui croyait « que l’humiliation volontaire allait épargner aux alliés une punition collective « et n’a pas obtenu une garantie de défense à long terme de l’Ukraine.[3] Trump a lancé une croisade idéologique d’une violence sans précédent contre les responsables européens ‘faibles’ « qui ne savent pas ce qu’ils doivent faire » et a martelé qu’il a soutenu et soutiendra des candidats aux élections En Europe tels que Viktor Orban.[4]
La pérennité de l’Alliance Atlantique est en jeu. Il est important de souligner que la menace américaine de laisser décrépir[5] l’Otan repose d’une part sur le reproche formulé (non sans raison) aux européens (qui l’ont trop souvent négligé) de leur insuffisante contribution à leur propre défense[6], mais aussi -et de plus en plus- sur un grief idéologique et politique signifié pour la première fois de façon brutale lors de l’intervention de Vance à Munich. Christopher Landau, secrétaire d’état adjoint à la défense, l’a répété le 6 décembre : ou bien les européens décident de défendre les mêmes valeurs civilisationnelles que l’Amérique, et il sont ses partenaires, ou bien ils ne le sont plus.[7] Comme le souligne Max Bergmann, la Stratégie soutient explicitement les partis d’extrême-droite et s’autorise une ingérence dans les orientations politiques des pays européens ; autre effet déstabilisateur : Washington encourage les entreprises américaines à ignorer les réglementations européennes, par exemple les exigences de modération des plateformes. Par divers moyens de pression et d’influence, il s’agit d’organiser la chute des dirigeants européens modérés actuels. Or, cet expert prévient : si ce schéma est appliqué, inévitablement les dirigeants européens vont réagir. Ceci porte en germe un choc majeur et « potentiellement la fin de l’alliance »[8]. Il existe donc un lien entre l’offensive politico-idéologique américaine et le risque de dépérissement fatal de l’alliance. Encore une fois, rien n’est figé mais il faut en être conscient.
La Stratégie américaine 2025 : motifs de satisfaction pour Moscou, inquiétudes (pas unanimes) européennes, l’Asie entre satisfaction et perplexité. La disparition de la ‘menace russe’ au profit d’une ‘stabilisation’ est évidemment un sujet d’intense satisfaction pour Moscou. Dmitry Peskov, porte-parole du Kremlin, a prestement noté que dans la nouvelle Stratégie Américaine « Les ajustements que nous observons… sont largement cohérents avec notre vision ». Il ajoute : « Nous considérons ceci comme une étape positive ».[9] Peskov estime que le retrait des ‘sujets d’irritation’ pourrait ouvrir la voie à « la restauration des relations entre les deux pays, les sortir de leur profonde crise » mais ajoute prudemment qu’il ne sait ce qu’il peut advenir « après que la prochaine administration arrivera au pouvoir ».[10] Cette intéressante réserve signifie-t-elle un doute à Moscou sur la pérennité de Trump et/ou du clan Maga ? De son côté, Dimitri Medvedev (connu pour son langage belliqueux) renchérit : « Pour la première fois depuis des années, notre pays n’est pas qualifié de menace dans un document américain, mais d’acteur à part entière d’un dialogue sur la stabilité ». Or même en Russie, des doutes émergent sur la crédibilité de ce changement, comme l’exprime l’analyste russe Fiodor Loukyanov qui voit dans la Stratégie « davantage un document idéologique que stratégique »[11]. Lui aussi évoque le risque d’un retour en arrière en cas de changement d’administration et note au surplus que l’entourage ou les suiveurs de Trump sont en réalité divisés à ce sujet. De son côté, [12]Sergey Naryshkin, directeur du SVR (service des renseignements extérieurs), considère que la nouvelle stratégie américaine est ‘rationnelle’, avec une dose marquée d’isolationnisme. Bernard Chappedelaine, passant en revue les évaluations des responsables et commentateurs russes, constate un satisfecit largement partagé sur le tournant inscrit dans la nouvelle Stratégie Américaine. Certains y voient la justification de la posture russe qui avait condamné les orientations précédentes. Toutefois, cet expert avisé signale un certain nombre de réserves sur cet optimisme. D’une part Fiodor Loukyanov souligne que « la Russie doit être prête à réagir à ‘l’égoïsme illimité’ qui inspire désormais la politique des États-Unis et les conduit à recourir à tous les moyens pour parvenir à leurs objectifs ».[13] Dmitri Peskov invite également à la prudence, comme le souligne notre auteur, par rapport aux ‘discours’ : « Il arrive que le résultat soit ‘très différent en raison de ce qu’on appelle l’État profond’ ». D’autres s’interrogent sur la pérennité de Donald Trump alors que certains misent sur une future présidence Vance dont la proximité idéologique séduit Moscou. Ces appréciations ‘positives’ pourraient changer si Trump change d’attitude à l’égard de Moscou en cas d’échec des négociations avec l’Ukraine où Zelinsky avait obtenu quelques concessions américaines, considérées comme inacceptables par Poutine. Pour l’heure, tout en répétant que c’est la Russie qui est menacée par les occidentaux, et singulièrement l’Otan, et que c’est l’Europe (ravalée au rang de ‘petits porcs’) qui veut la guerre contre la Russie et non l’inverse malgré les craintes des États baltes et nordiques qu’elle dit injustifiée, Moscou brandit non seulement des menaces de rétorsions mais rappelle ses ambitions initiales sur l’Ukraine[14].
Le moins que l’on puisse dire est que la plupart des pays européens sont consternés tant par le langage tenu que le contenu de ce texte. Mais d’une part ce n’est pas unanime, et d’autre part la position de certains dépend de leur proximité avec Washington. Antonio Costa, président du Conseil Européen, a critiqué la vision américaine de l’Europe qui entend rester souveraine en matière de liberté d’expression et en tire les conclusions : Nous devons nous concentrer sur la construction d’une Europe qui doit comprendre que les relations entre alliés ont changé par rapport à l’après-guerre. Il a aussi suggéré que l’Europe prenne la direction de l’Otan en 2027 [15]. On notera que la chef de la diplomatie européenne a ménagé Washington en rappelant que les États-Unis restent « le plus grand allié » de l’Union européenne et que certaines critiques américaines formulées contre l’Europe étaient justifiées. Ce langage accommodant face à un défi frontal est-il approprié ? La position allemande est particulièrement tranchée en rejetant les critiques idéologiques américaines contre l’Europe et en affirmant expressément un désaccord avec certains points de l’analyse géopolitique véhiculée par la Stratégie. « Nous nous en tenons à l’analyse conjointe de l’OTAN, selon laquelle la Russie est un danger et une menace pour la sécurité Transatlantique »[16] .
La Stratégie 2025 américaine a suscité un intense débat en Italie où l’on note des contradictions au sein-même de chaque tendance. Rome se garde de réagir vivement aux positions américaines, l’Italie entend rester un allié de poids des États-Unis mais certains ministres conviennent malgré leurs vues divergentes que l’Europe doit renforcer son autonomie stratégique. Le ministre de la défense Guido Crosetto ne croit pas à une attaque directe contre l’Europe mais reconnaît les craintes perçues dans l’est de l’Europe.[17] Giorgia Meloni qui veut conserver son rôle de ‘pont’ entre l’Europe et les États-Unis, se garde de critiquer la Stratégie, affirme sa foi en l’alliance avec Washington tout en soutenant l’Ukraine et la participation de l’Italie et de l’Europe au plan de paix[18]. Elle risque de se trouver face à des choix difficiles entre Trump, Zelinsky et les européens en fonction de l’évolution du dossier ukrainien et de ses implications pour la défense européenne. Il reste que les pays européens sidérés de la violence de la diatribe lancée contre eux, ont besoin, malgré les urgences requises par la poursuite du conflit russo-ukrainien, d’un certain délai pour d’une part affiner leur évaluation de cette nouvelle posture et en tirer les conséquences straté- giques. Le grand défi pour les dirigeants européens est de trouver un consensus en dépit de leurs perceptions différentes de la menace russe, du niveau de leurs relations avec le locataire de la Maison-Blanche et, last but not least, de l’état de leurs forces armées (y compris du niveau de leur budget de défense et de leurs relations avec leurs principaux fournisseurs) et…de leur économie (endette- ment). On a bien compris que les sensibilités des États baltes ne sont pas identiques à celles de l’Espagne.
LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie V et fin) - la suite
[1] Phillips P.Obrien, The New US National Security Strategy,Phillips’s newsletter, 5 décembre 2025.
[2] Dans un accès d’obséquiosité, Mark Rutte a qualifié Trump de ‘Daddy’, ce que celui-ci a traduit « You are my Daddy » ; Nato chief calls Trump ‘Daddy’, Politico, 25 juin 2025.
[3] Olivier Zajek, op.cit.
[4] Trump Thrashes European Leaders in wide-ranging interview :’ I think they’re weak’, Politico, 9 décembre 2025.
[5] Des signaux de désengagement partiel des États-Unis ont déjà été donnés, comme l’annonce du retrait d’une partie (assez peu significative) des troupes américaines de Roumanie : Oana Lungescu,US Troop Cuts On Nato Eastern Flank, Commentary, RUSI, 3 novembre 2025. La non-participation de Marco Rubio ou de Pete Hegseth à certaines réunions a également été remarquée.
[6] Des responsables du Pentagone ont fait savoir que les États-Unis pourraient se retirer de plusieurs mécanismes de coordination de l’Otan si les Européens ne prennent pas en charge l’essentiel de la défense conventionnelle de l’Otan en 2O27 ; les critères de mesure des objectifs requis sont inconnus : Exclusive : US sets 2027 deadline for Europe-led NATO defense, officials say, Reuters, 6 décembre 2025.(NB : cet écho a été démenti par le secrétaire général de l’OTAN dans son discours du 11 décembre).
[7] Il est implicitement demandé de faire ainsi la place belle aux partis d’extrême droite et à leur idéologie, de casser les valeurs de l’Union Européenne : https://x.com/ DeputySecState/status/1997273185507525058 ; consulté le 14 décembre 2025.
[8] Max Bergmann, The NSS That Could Destroy the NATO Alliance, Commentary, The Center for Strategic and International Studies (CSIS), 5 décembre 2025.
[9] New US Security Strategy aligns with Russia vision,Moscow says, BBC 7 décembre 2025 ; https://www.bbc.com/news/articles/cpvd01g2kwwo ; consulté le 18 décembre 2025. Pour un compendium des réactions russes et chinoises, voir : Situation Report : The New US National Security Strategy As Seen from Beijing , Moscow , and Tehran, OSFOR Journal, 11 décembre 2025 ; https://www.opforjournal.com/p/situation-report-the-new-us-national , consulté le 18 décembre 2025.
[10] Kremlin spokesman points to possibility of next US administration revising strategy, Tass, 8 décembre 2025.
[11] Cité dans : A . Barluet, le Kremlin se frotte les mains, Le Figaro 9 décembre 2025.
[12] New US security strategy rightly America first- Russia intel chief, Tass, 18 décembre 2025.
[13] Bernard Chappedelaine, La doctrine Trump vue de Moscou, TELOS, 17 décembre 2025.
[14] Discours de Poutine devant le Board du ministère de la défense, 17 décembre 2025 ; http://www.en.kremlin.ru/events/president/news/78801 ; consulté le 20 décembre 2025.Et surtout traduction complète (sur un site favorable à Moscou) de l’intervention du ministre de la défense concluant sur l’objectif russe sur l’Ukraine :https://karlof1.substack.com/p/putin-and-belousov-address-defense; consulté le 20 décembre 2025.
[15] https://www.linkedin.com/posts/euractiv-com_its-not-enough-to-protect-itself-from-adversaries-activity-7403794748945178624-aKnK/. Il se réfère sans doute à l’annonce attribuée à des responsables américains du possible retrait des États-Unis de certaines structures de l’Otan en 2027 si les efforts européens sont jugés insuffisants. (écho non confirmé).
[16] Déclaration de Sebastian Hille, porte-parole du gouvernement allemand, Brussels Morning Newspaper, 12 décembre 2025.
[17] Italy and U.S. National Security : EU reform continental defence, decode39 .com, 8 décembre 2025.
[18] A Rome, Zelensky cherche le soutien de Meloni, Le Figaro, 10 décembre 2025.