NOTE (Partie III)
LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025
Par Michel Makinsky,
Directeur Général Ageromys International, chercheur associé à l’Institut de Prospective et de Sécurité en Europe (IPSE) et à l’Institut d’Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA)
Index de la Note (partie III)
LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie I)
LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie II)
4.3 Les régions ...
B) L’Asie : « Gagner l’avenir économique. Prévenir une confrontation militaire »
C) Promouvoir la Grandeur européenne
1. Rétablir les conditions d’une stabilité au sein de l’Europe et d’une stabilité stratégique avec la Russie
2. L’Europe doit être la première responsable de sa défense ...
LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie III)
C) Promouvoir la Grandeur européenne ...
3. Un couple de priorités destinées à favoriser la pénétration économique des États-Unis en Europe
4. Renforcer l’Europe ?
D) Le Moyen-Orient
E) L’Afrique
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QUELQUES ENSEIGNEMENTS EN GUISE DE CONCLUSION
Les priorités sont désormais claires
Leçons choisies : Europe, OTAN entre abandon et vassalisation
LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie IV)
LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie V et fin)
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3. Un couple de priorités destinées à favoriser la pénétration économique des États-Unis en Europe :
a) exiger l’ouverture des marchés européens aux biens et services américains. Ceci à l’évidence vise non seulement à exiger de l’Europe une baisse (unilatérale) de ses droits de douane, mais aussi (une revendication régulièrement martelée par Trump) la suppression du respect obligatoire des réglementations européennes par les groupes américains. Les Règlements normatifs tels que le RGPD, le Digital Services Act, sont la bête noire des Gafams et de l’administration Trump.
b) encourager l’Europe à s’opposer à la surcapacité mercantile de production, le vol des technologies, le cyber espionnage et autres pratiques commerciales hostiles. Washington, qui a érigé des barrières et mesures de rétorsions pour se protéger des ‘invasions ‘ de produits chinois, enrôle l’Europe pour faire de même alors que l’Union européenne est envahie de ces produits car Pékin redirige vers elle ses productions du fait des tarifs américains….
4. Renforcer l’Europe ?
Sans craindre paradoxe ni contradictions, la Stratégie plaide
a) pour un renforcement des pays européens, qu’ils soient du Nord, de l’Est ou du Sud, grâce au développement de leur commerce, des ventes d’armes (?), la coopération politique, les échanges culturels et commerciaux. Comment concrétiser ce catalogue de bonnes intentions (banales) si la sécurité de cette Europe n’est pas assurée contre des attaques ou menaces adverses ?
b) « pour résister à la trajectoire actuelle européenne au sein des nations européennes ». Sous ce vocabulaire elliptique, réapparaît la volonté de favoriser dans divers pays les formations politiques d’extrême droite dans divers pays européens et de combattre les forces qui s’y opposent. C’est un reflet des ingérences de Vance et d’autres piliers de la galaxie Trump.
Au total c’est bien une Europe vassalisée qui est souhaitée. Selon une version plus détaillée et non publiée de la Stratégie dont la teneur révélée le 10 décembre[1] par la revue Defense One (document dont l’authenticité n’a pas pu être établie et sur lequel nous ne nous prononcerons pas), les intentions réelles de Washington seraient encore plus radicales. Ce draft contiendrait un plan d’éclate- ment de l’Europe, reposant sur le retrait l’Autriche, la Hongrie, l’Italie et la Pologne[2] de l’Union européenne au profit de relations privilégiées avec l’Amérique. La plausibilité d’un détachement de l’Italie, de la Pologne, en particulier, ne nous paraît pas crédible même si les dirigeants de ces deux pays souhaitent le maintien de l’alliance américaine. En outre, selon cette source, ce texte prévoirait la construction d’un ‘Core 5’ ou C5, sorte de condominium qui inclurait les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde et le Japon, qui se réunirait régulièrement. Au vu du contexte actuel et des relations entre ces acteurs, ce scénario nous semble hautement improbable. Il n’est pas étonnant qu’il ne figure pas dans le texte officiel. Il est logique que la Maison-Blanche ait démenti l’existence de ce draft qualifié de fantaisiste. Il reste que même si cette ‘fuite’ ne correspond pas à une quelconque réalité, elle reflète un état d’esprit bien avéré, singulièrement chez J.D. Vance[3]. Dans le même esprit, on note la confirmation de l’ambition américaine sur le Groenland par la nomination d’un envoyé spécial, le gouverneur Jeff Landry, qui a déclaré vouloir entreprendre des conversations avec les responsables du Groenland, et que l’administration Trump n’a pas l’intention de conquérir qui que ce soit.[4]
D) Le Moyen-Orient
Dans cette région a également sonné l’heure de vérité. Malgré la visite triomphale de Trump dans les 3 monarchies du Golfe (marquées par des contrats notamment d’armement massifs), le sommet médiatisé entre Trump et le prince héritier saoudien et l’accord de garantie de sécurité consenti au Qatar, le Moyen -Orient n’est pas ou plus en tête des priorités américaines en dépit des apparences liées principalement à l’alliance démesurément prégnante avec Israël. Le texte est clair : ceci appartient au passé. Notamment, les sources d’approvisionnement énergétique se sont diversifiées, l’Amérique est exportatrice d’énergie. En second lieu, les États-Unis y sont une puissance dominante vis-à-vis des autres superpuissances, le rapport des forces est à présent en faveur des États-Unis, notamment grâce aux alliances conclues avec les pays du Golfe, d’autres pays arabes, et Israël. Le texte prétend que bien que le Golfe soit le siège de redoutables conflits, ceux-ci sont moins préoccupants grâce aux succès que Trump s’attribue. Cette affirmation (en ligne avec les vantardises du locataire de la Maison-Blanche) est passablement irréaliste : les violences perdurent, les risques de dérapages incontrôlés pouvant embraser toute la région sont intacts. N’oublions pas que nombre de pays du Moyen-Orient présentent de sérieux risques d’instabilité interne. Mais aux yeux de Trump, « la raison historique pour que l’Amérique se focalise sur le Moyen-Orient va s’estomper ». En lieu et place, la région sera le lieu et la destination d’investissements, au-delà du pétrole et du gaz, dans diverses industries. C’est cette vision autocentrée (notamment autosuffisance énergétique américaine) qui guide cette stratégie illusoire qui ignore les réalités d’une région incandescente.
La révision de la posture américaine comprend aussi la renonciation à ce que l’Amérique dicte leur conduite aux monarchies du Golfe, et cesse de les presser sur leurs modes de gouvernement et autres traditions. A l’inverse, les États-Unis encourageront et applaudiront les réformes si elles sont d’initiative de ces pays. Un message particulièrement agréable aux oreilles du prince Ben Salmane : fini le temps des remontrances sur l’assassinat du journaliste Kashoggi (comme on l’a vu lors de la rencontre MBS/Trump à Washington). En revanche, l’annonce d’une dégradation de la priorité du Moyen-Orient dans ce document confortera les pays qui se sont réunis à Doha après le bombardement israélien sur la capitale du Qatar, qui estiment qu’ils doivent trouver des alternatives à la seule protection américaine. Certes, le document se veut rassurant en énonçant que l’Amérique aura toujours pour intérêt majeur de s’assurer que les livraisons d’énergie émanant du Golfe ne tombent pas entre des mains étrangères (allusion à l’Iran) et que le détroit d’Ormuz reste ouvert au trafic maritime et que la Mer Rouge conserve sa liberté de navigation (allusion aux Houthis et aux iraniens). On comprend en effet que pour leurs propres intérêts les États-Unis ne peuvent pas se permettre de laisser s’installer un blocus, des captures de cargaisons et autres attaques sur des navires, tankers en particulier. Ceci n’a pas pour but de protéger les alliés locaux mais bien les intérêts américains ; le document précise d’ailleurs que la région ne doit pas être un ‘incubateur’ ou ‘exportateur de terreur contre les intérêts américains ou même le territoire américain. De même il s’agit d’assurer la sécurité d’Israël. Cela dit, le texte conclut comme il a commencé : « les jours où le Moyen-Orient dominait la politique étrangère américaine sont terminés » et n’hésite pas à clamer que cette zone « n’est plus l’irritant permanent, et la source d’imminente catastrophe qu’il fut autrefois ». En célébrant Trump pour « avoir unifié le monde arabe à Sharm el Sheikh en vue de la paix et de la normalisation » la stratégie annonce que les États-Unis s’autorisent à donner priorité aux intérêts américains.
Ceci est un désengagement (partiel) revendiqué. Les pays de la région éprouvent-ils une sérénité identique ?
E) L’Afrique
Relégué en dernière zone d’intérêt, le grand continent africain (qui abrite d’immenses réserves naturelles, et une population en croissance sans frein), siège de dangereuses instabilités comme d’énormes potentiel, est marginalisé[5] , maltraité en 3 petits paragraphes. Là aussi le texte signifie la fin d’une époque. La stratégie met un terme à plusieurs axes cardinaux de ce qui fut une politique africaine. Elle signe l’acte de décès de la politique visant à y installer et répandre ce qu’elle appelle « l’idéologie libérale ». Faute de la définir, on devine qu’il s’agissait d’y cultiver les modèles de fonctionnement occidentaux en matière de gouvernance, de commerce, de démocratie. L’Amérique (sans que le mot échec soit employé) n’en voit plus l’objet. En second lieu, l’Afrique, longtemps destinataire de l’aide américaine, fait à présent les frais des coupes massives de l’aide, qu’elle soit directe ou multilatérale via des institutions internationales. Trump ayant décidé de tarir l’ensemble des aides (pour toutes régions et causes) l’Afrique est frappée de plein fouet par cette mesure. La Stratégie n’indique pas les motivations de ce tournant (le président américain a largement exprimé ailleurs les griefs qu’il porte au principe-même de l’aide qu’il qualifie de gâchis[6]). Aussi l’Amérique change de paradigme : passer de l’aide « au paradigme de l’investissement et de la croissance capable d’exploiter les abondantes ressources naturelles de l’Afrique et son potentiel économique latent ». L’heure est au commerce et aux investissements, aux partenariats avec une sélection de pays ‘fiables’ entendus comme » engagés à ouvrir leurs marchés aux produits américains « (une définition ‘particulière’ de la fiabilité !). Très banalement, un pays africain ne sera examiné que s’il présente un intérêt économique significatif pour l’Amérique. C’est l’application stricte du principe énoncé par Trump sur la concentration de la politique extérieure des États-Unis selon l’unique critère de l’intérêt national.[7] S’agissant des conflits qui agitent le continent africain, l’Amérique accepte de se joindre à d’autres pays de la région pour participer à des négociations (comme dans le conflit entre la République Démocratique du Congo et le Rwanda, ou le conflit Soudanais) ou contribuer à prévenir d’autres. En plus, le texte évoque la vigilance nécessaire contre les groupes islamistes, sans en préciser les implications concrètes. Le critère d’intérêt pour l’Afrique est simple : investir là où il y a un retour immédiat sur investissement (donc, pas de long terme !) principalement dans le secteur de l’énergie et des minerais critiques. En particulier, avec des perspectives de profits dans des investissements dans l’énergie nucléaire, le gaz de pétrole liquide, les technologies de gaz liquéfié. Si l’on voulait résumer brutalement cette vision on pourrait ainsi la décrire : « tant que ça paye, ça nous intéresse ».
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QUELQUES ENSEIGNEMENTS EN GUISE DE CONCLUSION
Nous avons préféré (le lecteur nous pardonnera cette revue fastidieuse mais le diable gît dans les détails) égrener ce texte parfois très clair sur certains points, confus sur d’autres. Il est surtout désordonné (malgré une table des matières) du fait de mélanges de considérations hétéroclites et de répétitions. On y voit les obsessions de Trump qui (outre l’introduction), y imprime pesamment sa marque (et son style) [8]. On ne peut également ignorer celle de J. Vance dans la section consacrée à l’Europe priée d’abandonner ses orientations culturelles et idéologiques qui détruisent sa civilisation. Elle est sommée de se ressaisir …en suivant les valeurs de l’Amérique décrite (sans rire) comme le paradis de la liberté d’expression par contraste à la censure (!) pratiquée en Europe contre les partis d’extrême-droite alliés de Trump. On retrouve la ligne que l’actuel vice-président a énoncée dans son discours à la Conférence de Munich. Or n’oublions pas que Trump, par ailleurs âgé, ne peut constitutionnellement pas se représenter pour un 3ème mandat. Donc Vance, jeune et d’une détermination que l’on a insuffisamment mesurée, a (potentiellement) un avenir. Les européens seraient bien inspirés de s’en souvenir. De même, Pete Hegseth, lors de son introduction à la National Defense Strategy, a confirmé les grandes lignes de ces orientations.[9] Il a notamment proclamé : « Les narcoterroristes sont l’al-Qaïda de notre hémisphère ». Matthew Whitaker, ambassadeur américain auprès de l’Otan, tient lors du Forum de Doha un langage identique à propos de l’Europe à qui il reproche de ne pas partager assez les mêmes valeurs que l’Amérique[10] Comme le souligne André Leblanc, dont nous adoptons les justes remarques, « ce texte est autant une proclamation de messages politiques (à usage national autant qu’extérieur) qu’un document stratégique, véhicule d’un combat partisan, et presque culturel, conduit dans l’espace politique américain ».[11] Dès lors, nous sommes en présence d’un texte ‘hors catégorie’ qui ne correspond pas à ce que doit être une doctrine stratégique dont il ne facilite pas l’exploitation ni la crédibilité.
Les priorités sont désormais claires
André Leblanc résume fort bien les caractéristiques inédites de ce qu’il appelle une « NSS de rupture ». Il parle de ‘re-priorisation stratégique radicale », avec « l’immigration élevée au rang de priorité stratégique nationale » et une obsession de ‘protection des frontières’ contre toutes sortes d’invasions (immigration, drogue, terrorisme, espionnage et trafic d’êtres humains)[12] ; il souligne que cette fixation va jusqu’à faire de ce combat contre l’immigration « un critère des alliances ». Une autre thématique domine également, selon lui, ce document : « La prééminence accordée à la sécurité économique ». Ce thème n’est pas inédit, c’est sa prééminence qui est une novation.
Le bouleversement est, selon cet expert, spectaculaire dans la hiérarchie des zones géographiques. Comme lui, nous avons relevé dans le présent article que la première priorité est ‘’les Amériques (l’Hémisphère Occidental), avant l’Asie, l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique »[13]. (D’où le caractère incandescent du thème de l’immigration et des frontières) qui sert de prisme de lecture totalement exacerbé. A Leblanc situe alors un double point de rupture majeure dans la doctrine stratégique vis-à-vis de la Chine et de la Russie : « la NSS abandonne formellement la notion de compétition des grandes puissances «. Pour notre part le premier point de rupture est plutôt le passage d’une posture d’affrontement à celui de concurrence transactionnelle. Pour notre auteur, « la Russie est désormais traitée comme un facteur à stabiliser et non comme un facteur de déstabilisation ». Cette distinction, à laquelle nous souscrivons entièrement, est essentielle. Pour notre part, nous avons insisté plus haut sur le fait que l’Amérique ne considère plus la Russie comme menace contrairement aux Européens. Quant à la Chine, pour notre auteur, elle est vue principalement comme un ‘compétiteur économique’ à rééquilibrer. Quant à la dimension sécuritaire, il s’agit de maintenir un statu quo à Taïwan et de contenir les ambitions et contrôles maritimes chinois. Nous avons comme A. Leblanc, perçu une ambiguïté dans cette posture.
Nous avons comme nombre d’observateurs, souligné dans nos propres remarques que cette Stratégie revendique une filiation par rapport à la Doctrine Monroe, assortie d’un ‘Corrolaire Trump’ par lequel le président des États-Unis s’autorise à intervenir. Olivier Zajec rappelle justement que la « ‘défense hémisphérique’ a déjà été promue dans les années 30 par les isolationnistes du mouvement America First »[14]. La ‘version Trump’ est selon lui la reprise de la règle « La sécurité nationale des États-Unis exige un contrôle hémisphérique complet », étendue à ce qu’il appelle pertinemment « l’étranger proche », à savoir « le Canada, ainsi que la ceinture arctique au nord, des approches antarctiques au sud, des relais insulaires du Bassin Pacifique à l’ouest (cette dernière extension étant formalisée par la doctrine Tyler dès 1842), et enfin du Groenland à l’est ».
Leçons choisies : Europe, OTAN entre abandon et vassalisation
La leçon majeure de ce document est un diagnostic sans appel. L’Europe est exposée au risque d’abandon et de vassalisation. L’avenir n’est pas figé dans le marbre, mais le niveau de probabilité est élevé. Il s’est même accru[15] au fil des mois. L’expert britannique Phillips P.Obrien le résume de façon lapidaire : « Ce qui est clair, c’est que les USA sous Trump ne voient plus la Russie comme une menace et ne vont même plus prétendre qu’elle en est une. Cette phrase n’est jamais prononcée et il n’y a aucun plan militaire en place pour dissuader la Russie (et rien de spécifique également sur la Chine…) «. Or cette menace n’a rien de théorique, comme l’attestent les survols de drones de plus en plus nombreux dans un nombre croissant de pays européens, les menaces maritimes contre des câbles sous -marins, les incursions aériennes, sans parler des attaques cyber également en augmentation de façon préoccupante. L’inquiétude s’amplifie[16] devant des opérations hostiles qui revêtent le double caractère de test[17] et de provocation. Plusieurs scénarios d’une attaque russe visant les pays Baltes ont été récemment évoqués.[18]L’accroissement des manœuvres d’intimidation/tests dans l’espace maritime et aérien européen traduit une montée en puissance de la menace russe qui a contraint plusieurs pays à renforcer leur coopération [19]. Selon les experts de l’IFRI, « l’option militaire directe reste une hypothèse fondamentale », face à laquelle ils rappellent que « la dissuasion reste en première intention l’objectif premier face à la Russie », et que la mise en œuvre des plans de l’OTAN dépend du soutien des États-Unis, reflet de la dépendance de l’Europe[20].
La Russie ne cache d’ailleurs aucunement ses intentions belliqueuses. Le clan des ‘faucons’ autour de Poutine ne cesse de brandir la menace de la guerre. Serguei Karganov, conseiller de Poutine, est explicite : » Cette guerre a déjà commencé. Notre véritable adversaire est bien l’Europe » à qui la Russie doit infliger » une défaite morale et politique »[21]. Attention ! Le qualificatif militaire n’est pas em- ployé et la dimension militaire (y compris nucléaire) de la menace brandie par Karganov dans son intervention le 5 décembre sur la chaîne russe Pervyj Kanal[22] doit être replacée dans le double contexte de réduire l’Ukraine à une zone-tampon et de dissuader l’Europe d’assister Kiev militairement. En effet l’objectif annoncé de cette guerre contre l’Europe est sa désagrégation politique, son effondrement en tant que puissance, un écroulement annoncé au vu de sa décrépitude morale actuel que dénonce Karganov. On ne peut qu’être frappé par la proximité évidente entre cette diatribe et les imprécations de Vance et le mépris affiché par Trump qui enjoint à l’Europe de s’aligner sur le modèle Maga. La multiplication des actes hostiles de modalités très diverses reflète indiscutablement une menace militaire visant d’une part à dissuader les pays alliés de soutenir l’Ukraine (surtout selon Karganov si l’Europe devait déployer des troupes en Ukraine -ce qui n’est pas prévu jusqu’ici- ou « exproprier des avoirs russes »)[23], et d’autre part à préparer une éventuelle action militaire punitive (il ne s’agit pas d’occuper un vaste territoire) contre un pays du flanc est européen. Mais à long terme il s’agit bel et bien de réduire l’Europe à une zone dont la puissance aura été décomposée, possiblement abandonnée à l’Amérique. L’intimidation militaire est aussi au service d’un objectif politico-stratégique.
LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie IV) - La suite
[1] ‘Make Europe Great Again’ and more from a longer version of the National Security Strategy,Defense One,10 décembre 2025. https://www.defenseone.com/policy/ 2025/12/make-europe-great-again-and-more-longer-version-national-security-strategy/410038/; consulté le 27 décembre 2025.
[2] Cette version ‘fuitée’ n’est pas passée inaperçue en Pologne et la publication du texte final est intervenue au moment où une délégation polonaise s’est rendue à Washington pour discuter directement de ‘certains aspects’ de la Stratégie : Fuller version of Trump security strategy reportedly calls for ‘Pulling Poland away from EU’, Notes from Poland, 10 décembre 2025 ; https://notesfrompoland.com/2025/12/10/fuller-version-of-trump-security-strategy-reportedly-calls-for-pulling-poland-away-from-eu/; consulté le 10 décembre 2025.
[3] Vance avait curieusement prétendu dans une interview au media conservateur Unherd le 15 avril 2025 : « Il n’est pas bon pour l’Europe d’être le vassal permanent de sécurité des Etats-Unis »
[4] Trump’s new envoy to Greenland says US not looking to ‘conquer’ the Danish territory,AP news, 24 décembre 2025. Les propos martiaux de Donald Trump sur les objectifs de cette nomination laissent planer un doute sur les visées américaines sur le Groenland : »Nous en avons besoin pour notre sécurité nationale » : Donald Trump et la prise du Groenland : « Nous devons l’avoir » (video), Le Grand Continent, 23 décembre 2025 ; https://legrandcontinent.eu/fr/2025/12/23/donald-trump-et-la-prise-du-groenland-nous-devons-lavoir-video/.
[5] L’Afrique est reléguée à un champ de bataille avec la Chine pour l’accès aux ressources, note Charles Ray qui conclut : « l’impression prévaut que l’Afrique est vue comme un actif dans la chaîne d’approvisionnement, sans considération pour le développement social et économique du continent ». Voir son analyse : The New US National Strategy : A Transactional Document that Marginalizes Africa, Analysis, Foreign Policy Research Institute (FPRI), 10 décembre 2025 ; https://www.fpri.org/article/ 2025/ 12/the-new-national-security-strategy/ ; consulté le 14 décembre 2025.
[6] https://www.bbc.com/news/articles/cdj2vldpd1do ; consulté le 12 décembre 2025. L’administration Trump n’a pas voulu réformer l’aide américaine ni corriger ses nombreux défauts, elle a opté pour sa suppression dans un contexte où d’autres pourvoyeurs d’aide, en particulier l’Europe, a procédé à des coupures : https://carnegieendowment. Org/podcasts/the-world-unpacked/foreign-aid-cuts?lang=en ; consulté le 12 décembre 2025.
[7] https://www.presidency.ucsb.edu/documents/trump-campaign-press-release-donald-j-trump-delivers-major-foreign-policy-address; consulté le 13 décembre 2025. Ce critère a été explicité de façon lapidaire pour en faire un instrument opérationnel par le secrétaire d’État Marco Rubio : https://www.state.gov/priorities-and-mission-of-the-second-trump-administrations-department-of-state ; consulté le 13 décembre 2025.
[8] « Le style, c’est l’homme », Buffon.
[9] US Department of War, Hegseth Outlines New Defense National Strategy During Speech at Reagan Library,6 décembre 2025.
[10] US Nato Ambassador on US Security Strategy : Is Europe a ‘dynamic economy that can grow or is it just a museum ? Chatham House, 8 décembre 2025.
[11] André Leblanc, Une Stratégie de Sécurité Nationale de Rupture pour Trump 2 : la poursuite de la politique par d’autres moyens, Institut Montaigne, 11 décembre 2025 ; https://www.institutmontaigne.org/expressions/une-strategie-de-securite-nationale-pour-trump-2-la-poursuite-de-la-politique-par-dautres-moyens; consulté le 13 décembre 2025.
[12] André Leblanc, op. cit.
[13] André Leblanc, op. cit.
[14] Auteur d’une brillante analyse : « Ceux qui ont commis les 33 pages de la « Nouvelle Stratégie de sécurité » américaine, ont calculé leur effet », Le Figaro, 10 décembre 2025.
[15] Il est intéressant de noter que Pete Hegseth avait lors de la rencontre du groupe de Contact pour la Défense de l’Ukraine tenu à Bruxelles en février 2025 des propos d’une particulière fermeté à l’égard de l’Europe, sommant cette dernière d’assumer sa défense et celle de l’Ukraine, ce qui correspond à la doctrine de Trump, mais il avait tenu à confirmer que « Les États-Unis demeurent engagés dans l’alliance OTAN et dans le partenariat de défense avec l’Europe ». https://www.war.gov/News/Speeches/ Speech/Article/4064113/opening-remarks-by-secretary-of-defense-pete-hegseth-at-ukraine-defense-contact/ ; consulté le 14 décembre 2025. La Stratégie 2025 oblige à une lecture moins catégorique de cette affirmation et à prendre au sérieux l’alerte lancée par certains experts en février 2025 quand l’administration Trump avait annoncé que l’Amérique n’enverra pas de troupes pour défendre l’Ukraine : Bronwen Maddox, Trump’s ’electrochock’ on Ukraine ends the debate : Europe cannot rely on the US for its security, Expert Comment, Chatham House, 14 février 2025.
[16] Même Mark Rutte, le secrétaire général de l’Otan, lance un cri d’alarme aux Européens : « Nous sommes la prochaine cible de la Russie », « Nous devons nous préparer à un niveau de guerre que nos grands-parents et arrière-grands-parents ont subi », Politico, 11 décembre 2025. Voir aussi son discours : https://www.nato.int/ en/news-and-events/events/transcripts/2025/12/11/keynote-speech-by-nato-secretary-general-mark-rutte-and-moderated-discussion-with-the-minister-for-foreign-affairs-of-germany-johann-wadephul ; consulté le 12 décembre 2025. Alors que le Royaume-Uni confirme officiellement son diagnostic sur la menace russe, le nombre de pays européens considérant la Russie comme menace principale ne cesse de s’accroître : From Partner to Principal Threat : How Russia Chose Confrontation- and What It Could Have Been,Robert Lansing Institute, 16 décembre 2025 ; https://lansinginstitute.org/2025/12/16/from-partner-to-principal-threat-how-russia-chose-confrontation-and-what-it-could-have-been/; consulté le 17 décembre 2025.
[17] Dr Daniel Salisbury,Drones targeting nuclear weapons infrastructure,Online Analysis, IISS ,12 décembre 2025, https://www.iiss.org/online-analysis/online-analysis/2025/ 12/drones-targeting-european-nuclear-weapons-infrastructure/ ; consulté le 15 décembre 2025. Voir aussi la mise en évidence de l’origine russe des drones qui ont survolé l’Allemagne :Henk van Ess, They droned back, DIGITAL DIGGING,11 décembre 2025 ; https://www.digitaldigging.org/p/they-droned-back?utm_source=substack &utm_medium=email ; consulté le 15 décembre 2025. La Russie teste la Norvège comme point vulnérable : https://euromaidanpress.com/2025/12/11/how-norway-became-a-test-target-for-russias-arctic-hybrid-war/ ; consulté le 18 décembre 2025.
[18] Notamment : Michel Duclos, Scénarios : l’Otan à l’épreuve de la menace russe : l’hypothèse balte, Note d’éclairage, Institut Montaigne , novembre 2025 ; https://institutmontaigne.org/ressources/pdfs/publications/note-scenarios-lotan-lepreuve-de-la-menace-russe-lhypothese-balte.pdf ; consulté le 16 décembre 2025 ; Stéphane Audrand, Par où Poutine attaquera-t-il l’Europe ? , Le Grand Continent, 12 décembre 2025 ; https://legrandcontinent.eu/fr/2025/12/12/par-ou-poutine-attaquera-t-il-leurope/ ; consulté le 16 décembre 2025 .
[19] L’Angleterre et la Norvège ont signé un accord en début décembre 2025 pour combiner leurs flottes pour lutter contre les sous-marins russes en Atlantique Nord afin de protéger les câbles sous-marins : UK and Norway form naval alliance to hunt russian submarines, BBC 4 décembre 2025. Les pays nordiques et baltes expriment leur perception aigue de la menace et appellent à une réaction pour dissuader la Russie : Maria Martisute, Russia undeclared war on the Northern Front, Stockholm Free World Forum, 3 décembre 2025. Le trio Norvège/Finlande/Suède a renforcé sa coopération pour solidifier un bloc de défense régional NORDEFCO dans le cadre de l’Otan : Nordic Military Cooperation As An Enabler and Hedge, Helsinki Security Forum, 18 novembre 2025. Le renforcement d’un bloc ‘Eastern Flank au sein de l’OTAN manifeste la volonté de structurer une stratégie régionale face à la menace russe : Joint Declaration in connection with Eastern Flank Summit in Helsinki, 16 december ; 16 décembre 2025 ; https://www.government.; se/ swedish-treaty-series/2025/12/joint-declaration-in-connection-with-eastern-flank-summit-in-helsinki-16-december consulté le 16 décembre 2025.
[20] Elie Tenenbaum et Dimitri Minic, Défense et sécurité nationale : en quête d’une stratégie offset européenne, in : Europe-Russie Evaluation des rapports de force, sous la direction de Thomas Gomart, Etudes de l’IFRI, novembre 2025.
[21] Cité dans : En Russie, les faucons préparent déjà la guerre contre l’Europe, Le Figaro, 11 décembre 2025 ;
[22] Publiée et traduite dans Le Grand Continent, le 9 décembre 2025 : https://legrandcontinent.eu/fr/ 2025/12/09/selon-le-proche-de-poutine-karaganov-la-russie-est-en-guerre-contre-leurope/ ; consulté le 18 décembre 2025.
[23]Le ministre russe des affaires étrangères Sergei Lavrov a réaffirmé que Poutine ne veut pas entrer en guerre avec l’Europe : « Nous n’avons une telle intension » mais que la Russie réagira face à « toutes actions hostiles » ; Vladimir Putin crony signals ‘response’ that could trigger WW3, Daily Express US,10 décembre 2025. C’est une ligne constante chez Poutine : il ne veut pas d’une guerre avec l’Europe…mais assortit ceci de conditions : satisfaire les exigences russes. Pour mémoire : https://www.bbc.com/ news/world-europe-60392259 ; consulté le 18 décembre 2025.