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NOTE (Partie II)

LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025

Par Michel Makinsky,

 Directeur Général  Ageromys International, chercheur associé à l’Institut de Prospective et de Sécurité en Europe (IPSE) et à l’Institut d’Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA)

 

 

 

Index de la note (partie II)

 

LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie I)

1. Objectifs prioritaires
2. L’Amérique dans le monde et ce qu’elle en attend : ce que Washington veut
3. Quels moyens au service d’une stratégie ?
4. La Stratégie ...
     4.3 Les régions
             A) l’Hémisphère Occidental

 

LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie II)

     4.3 Les régions ...
             B)   L’Asie : « Gagner l’avenir économique. Prévenir une confrontation militaire »  
            
C)  Promouvoir la Grandeur européenne 
                    
1. Rétablir les conditions d’une stabilité au sein de l’Europe et d’une stabilité stratégique avec la Russie
                    2.
L’Europe doit être la première responsable de sa défense ...
 

LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie III)

LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie IV)

LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie V et fin)

 

********

B) L’Asie : « Gagner l’avenir économique. Prévenir une confrontation militaire » 

Après avoir dénoncé les erreurs du passé (ouverture des marchés américains à la Chine, encourager les entreprises américaines à y investir), le document pointe l’enjeu prioritaire : la zone Indo-Pacifique. Il y consacre 6 pages (le plus long traitement par rapport aux autres zones, y compris le continent américain). Cette zone est et sera durablement le centre de croissance économique et de concurrence commerciale et géopolitique où l’Amérique doit être présente. Il rappelle que Trump y a déjà conclu des accords en octobre 2025.

* L’Économie : les enjeux majeurs. Economy first ! Il est hautement symptomatique que les objectifs économiques aient été placés dans ce texte avant même les problématiques de sécurité. Alors que la menace chinoise est lourdement prégnante dans la région, notamment à l’égard de Taïwan, mais aussi du fait des entraves à la libre circulation maritime, pour ne pas parler du surarmement de Pékin, Trump a choisi de prioriser les enjeux économiques. 

Le document parle du constat détaillé de la montée en puissance de l’économie chinoise et de sa maîtrise de la chaîne d’approvisionnement, du poids excessif des exportations chinoises directes et indirectes vers les États-Unis. Le texte énonce que Washington veut rééquilibrer ses échanges avec la Chine, condition pour maintenir son statut de leader de l’économie mondiale. Il ne s’agit pas moins que de préserver l’indépendance américaine en exigeant réciprocité et équité de ce concurrent. Bien que le mot déficit ne soit pas employé, il est clairement sous-entendu à un moment où nombre d’économistes s’alarment de son niveau dangereux. Indication intéressante : il fait un lien entre cette visée et une priorité vigoureuse et soutenue à la dissuasion nécessaire pour éviter une guerre dans la zone Indo-Pacifique. Cette relation est bizarrement explicitée : une dissuasion américaine puissante « ouvre l’espace à une activité économique plus disciplinée, alors qu’une activité économique plus disciplinée procure plus de ressources américaines pour soutenir une dissuasion sur le long terme ».  Ce raisonnement alambiqué signifie-t-il tout simplement que si l’Amérique dissuade la Chine de perturber les échanges commerciaux américains dans la zone, ceci sera plus profitable pour elle ? On ne peut qu’acquiescer à ce point de vue ; en revanche déterminer si cette prospérité permettra de financer les moyens militaires dissuasifs sur zone est plus hasardeux. On conviendra de la pertinence de dissuader Pékin de lancer une opération sur Taïwan (pas nommé) qui perturberait les exportations américaines (et les investissements) dans la région.

Pour parvenir à ce que la stratégie appelle « action économique disciplinée » le texte énonce une série de prescriptions (ultimatums ?) adressées à Pékin :  mettre un terme 1) aux subventions étatiques et aux stratégies industrielles « prédatrices » 2) aux pratiques commerciales déloyales,3) à la destruction d’emplois et à la désindustrialisation (aux États-Unis), 4) au vol à grande échelle de propriété intellectuelle, et à l’espionnage industriel, 5) aux menaces contre les chaînes d’approvisionnement qui mettent en péril l’accès de l’Amérique aux ressources critiques et aux terres rares,6) aux exportations de précurseurs du Fentanyl 1 qui nourrissent l’épidémie d’opioïdes aux États-Unis, 7) aux opérations de propagande, d’influence, et des autres formes de ‘subversion culturelle’ (on ne sait ce que recouvre cette expression). En fait, rien de très neuf dans ce catalogue de griefs qui a été déjà présenté à Pékin, et qui est au centre des discussions entre les deux présidents. Il est clair que Washington ne peut pas espérer une ‘bonne conduite’ de la Chine sur tous les composants de ce menu. En l’affichant, Trump envoie un message. C’est ce qu’il veut négocier (il a déjà commencé cette démarche). Dans ces cibles, certaines peuvent donner lieu à accord plus facilement, comme le dossier Fentanyl. Obtenir une meilleure conduite chinoise en matière de propriété intellectuelle n’est pas hors de portée mais complexe ; le fait que la Chine dépose de plus en plus de brevets est une des données du problème. L’accès aux terres rares est tributaire d’un rapport de forces pour l’heure inconfortable pour Washington du fait que Pékin maîtrise le raffinage des terres rares, point le plus critique.

Ensuite, sans que ceci présente une logique quelconque avec ce qui précède, la Stratégie énonce en un curieux langage que l’Amérique doit « travailler avec ses alliés liés par un traité et ses partenaires qui ajoutent une puissance de $35 trillions aux $30 trillions de son économie nationale pour combattre les pratiques économiques prédatrices et utiliser cette puissance économique combinée pour préserver la position de leader de l’économie mondiale et veiller à ce que les économies des alliés ne tombent pas sous la coupe d’une quelconque puissance concurrente ». On ne voit pas comment peut en pratique fonctionner cet étrange ‘front commun’ en dehors d’une concertation suivie et d’une solidarité robuste immune de calculs nationaux. Encore plus étrange, le texte insiste sur la nécessité d’améliorer les relations commerciales (et autres) des États-Unis avec l’Inde et de renforcer la contribution de l’Inde dans la sécurité de l’Indo-Pacifique et sa contribution au Quad (Japon, Australie États-Unis, Inde).  Or Trump vient de créer un sérieux malaise dans les relations entre Washington et l’Inde qu’il matraque de tarifs douaniers tout en humiliant son premier ministre. Ce dernier n’a pas tardé à réagir en améliorant ses relations avec Pékin dans le cadre du Groupe de Shanghai et en renforçant spectaculairement son partenariat avec Poutine (importations de pétrole russe, achats d’armements à Moscou) : un défi frontal.

Toujours sans lien avec ce qui précède (les enjeux de l’Asie), la Stratégie affirme que l’Amérique doit investir dans la recherche pour maintenir et accroître sa supériorité dans les technologies de pointe et à double-usage, en se focalisant sur les secteurs où l’Amérique est déjà en position de supériorité : le domaine sous-marin, l’espace et le nucléaire, sans oublier ceux qui seront décisifs pour la puissance militaire américaine comme l’Intelligence artificielle, l’informatique quantique, les systèmes autonomes, ainsi que l’énergie nécessaires à ces domaines. Ici le document prend en compte le défi des besoins gigantesques en énergie pour les Data centers, etc….

Ce texte souligne l’importance accrue de la protection des infrastructures et réseaux face aux attaques cyber. Alors que cette vulnérabilité a pris une ampleur sans précédent pour les États-Unis (comme pour maints autres pays), et fait partie intégrante de la guerre hybride menée par la Russie (rappelons que Trump avait ordonné la levée de la riposte cyber à l’égard de la Russie[1]), la Chine ainsi que d’autres acteurs hostiles ou criminels, on s’étonnera que ce texte se contente de quelques généralités alors qu’il est plus précis sur d’autres problématiques. Alors qu’il plaide pour renforcer la résilience du secteur technologique américain, ce document énonce qu’il faudra procéder à une dérégulation massive pour améliorer la compétitivité, l’innovation et l’accès aux ressources. Cette dernière prescription n’a rien à voir avec ce qui précède. Bien plus, selon lui, en agissant de la sorte, ceci devrait « restaurer un équilibre plus favorable aux États-Unis et nos alliés dans la région ». La logique de ce raisonnement ne nous paraît pas évidente.

Vient ensuite un plaidoyer pour une vigoureuse diplomatie économique destinée à « rééquilibrer les relations commerciales mondiales ». Pour cela les États-Unis doivent mobiliser conjointement l’appareil diplomatique et les entreprises dans les pays où se concentrera l’essentiel de la croissance économique mondiale. L’observation de la pratique américaine à l’étranger montre que cette approche conjointe est déjà très largement engagée dans certains marchés où postes diplomatiques et entreprises agissent communément pour gagner des contrats et…évincer des concurrents. On l’a observé dans les offensives de Trump dans les monarchies du Golfe.  La Stratégie 2025 prétend apporter un focus géographique (pour ne pas disperser les ressources). Mais cette approche est paradoxale puisque on y lit que l’Amérique considérant que son déficit de la balance commerciale est insupportable, elle enrôle l’Europe, le Japon, la Corée, l’Australie, le Mexique et d’autres pour qu’ils redéploient leurs échanges en sorte de pousser la Chine à se tourner vers la consommation intérieure car le reste du monde (Asie du Sud Est, Amérique Latine, Moyen-Orient) ne peut absorber les surcapacités démesurées des production chinoises. Les pays européens et asiatiques sont ‘invités’ à se tourner vers d’autres zones pour leurs exportations.  On se demande par ailleurs si Pékin (qui, il est vrai, est confronté à des défis économiques lourds dont la surcapacité n’est qu’une dimension) est disposé à suivre les ‘conseils’ ainsi prodigués sur son économie.

La Stratégie montre que l’offensive de la Chine vers le ‘Sud Global’ repose sur des investissements et prêts considérables dont l’ampleur a été trop longtemps négligée par l’Amérique et ses alliés, alors que ceci nécessiterait d’élaborer un plan pour réagir. Au-delà de ce constat banalement général, il est proposé de se servir des institutions financières internationales ainsi que des banques multilatérales de développement. Tout en laissant poindre une méfiance à l’égard de ces structures (encore le péché du multilatéralisme !) la stratégie indique que l’administration Trump veut accroître son emprise sur celles où l’Amérique contrôle le pouvoir de décision pour les contraindre à opérer des réformes… au service des intérêts américains… La Banque Mondiale, le FMI ne sont pas cités nommément mais à la façon dont Trump a étranglé plusieurs structures d’aide, on comprend que les pressions peuvent être vigoureuses.

Prenant exemple sur l’offensive menée (avec succès) dans les monarchies du Golfe lors de la tournée de Trump dans la région, les États-Unis enrôlent l’Europe, les alliés asiatiques (dont l’Inde -malgré les mauvais traitements qui lui ont été infligés !) à se mobiliser aux côtés de l’Amérique pour … conforter les positions de cette dernière sur le Continent nord et sud-américain. Derrière cette bizarre invitation, s’agit-il d’encourager ces partenaires à ‘occuper le terrain’ dans cette zone pour en chasser ou dissuader les chinois qui s’y implantent ? C’est probable même si le succès de cette méthode est loin d’être assuré… Pareille invitation leur est adressée pour l’accès aux minerais critiques en Afrique (convoités notamment par les chinois).

* Dissuasion contre les menaces militaires. Ainsi que plusieurs allusions dans les développements qui précèdent l’avaient déjà indiqué, la supériorité économique est conçue comme étroitement liée à la dissuasion militaire. Dans cette section du texte, ceci est haussé au statut de principe que nous citons : « Pour le long terme, maintenir la prééminence économique et technologique américaine est le plus sûr moyen de dissuader et prévenir un conflit militaire à grande échelle ».  Pour ce qui est du principe, nous avouons notre perplexité devant ce postulat qui défie toute logique en matière de stratégie militaire. L’indiscutable supériorité économique et technologique américaine a-t-elle dissuadé Poutine d’envahir l’Ukraine, de menacer l’Europe, et de poursuivre son offensive malgré les démarches (flatteuses) de Washington ? 

A l’évidence ceci ne suffit pas, et c’est pourquoi le texte revient à une logique plus réaliste en énonçant qu’un « équilibre militaire conventionnel demeure un ingrédient essentiel de la concurrence stratégique ». Notons l’utilisation du mot ‘concurrence’ autrement plus modéré que ‘défense ‘ ou terme équivalent. Il n’est pas question de ‘menace’. Reste à confronter le discours à la réalité. Comme il est inévitable d’aborder dans ce chapitre asiatique le problème crucial de Taïwan, la stratégie décrit la nature de cet enjeu. Pourquoi s’intéresser à Taïwan ? La première motivation est étrangement énoncée sans réelle insistance. Il est simplement signalé sans plus de détail que c’est « partiellement en raison de la domination de Taïwan dans la production de semi-conducteurs ». Cette rédaction minimise cet enjeu qui est en réalité majeur pour l’industrie mondiale. On peut se demander si cette supériorité est destinée à durer et ce qu’il adviendra de Taïwan si la fabrication de ces semi-conducteurs devait être délocalisée … aux États-Unis. TSMC, leader mondial de ces semi-conducteurs, est en train de construire en Arizona un gigantesque complexe industriel.[2] Qu’adviendra-t-il de la ‘dissuasion’ américaine quand ce chantier sera achevé ? La question mérite d’être posée. Mais d’un autre côté, Trump utilise d’autres outils pour amadouer Pékin, et, partant, tenter de dissuader la Chine d’attaquer ou d’étrangler Taïwan. Ainsi, rompant avec une position précédente d’interdiction, le président américain a autorisé Nvidia à vendre à la Chine ses semi- conducteurs H200 à la Chine. Ses propos résonnent comme une application concrète de cette doctrine : » Nous protégerons notre Sécurité Nationale, créerons des emplois américains, et conserverons la supériorité Américaine dans l’IA »[3] .  Une telle mesure est-elle de nature à constituer une sorte de ‘parapluie’ pour protéger Taïwan plus sûrement que l’exposition de forces navales et/ ou aériennes ? A court terme ce n’est pas exclu, mais à plus long terme ce n’est pas certain. Il ne faut pas oublier la course technologique dans laquelle la Chine s’est lancée à marche forcée dans ce secteur comme dans d’autres. Quand elle aura suffisamment rattrapé ses retards, l’effet dissuasion pourrait s’évaporer.

Aussi la Stratégie présente l’autre motivation de l’enjeu taïwanais : « surtout parce que Taïwan permet l’accès direct à la Seconde Chaîne d’Iles[4] et divise l’Asie du Nord-Est et l’Asie du Sud-Est en 2 théâtres d’opérations distincts ». Elle identifie l’accès à la mer de Chine du Sud comme importante pour l’économie américaine, car 1/3 du trafic maritime y passe chaque année. L’Amérique considère comme prioritaire d’éviter un conflit sur Taïwan, idéalement en préservant une supériorité militaire absolue tout en affirmant continuer à refuser tout changement unilatéral au statu quo actuel[5] dans ce détroit. La Stratégie prévoit la constitution à venir d’une force armée tout au long de la première chaîne d’iles pour dissuader de toute agression. Washington exige que les alliés investissent plus et surtout agissent plus pour la défense collective. De la sorte un maillage sécuritaire protégera cette zone et contribuera à dissuader toute tentative d’envahir Taïwan ou d’établir un rapport de force qui empêche de défendre cette île. La Stratégie identifie un autre défi : empêcher un ‘concurrent’ (le mot adversaire n’est pas employé) de contrôler la mer de Chine du Sud. Là encore, c’est la Chine qui est ciblée. Pour ce faire, les moyens nécessaires doivent être mis en place pour préserver la liberté de navigation. Il est fait appel à la solidarité de tous ceux qui sont susceptibles d’être concernés, de l’Inde au Japon et au-delà. La Corée du Sud et le Japon sont fermement invités à dépenser plus pour la protection de cette zone. Un ‘encouragement’ dans la ligne de la politique de sous-traitance des sécurités régionales sans garantie réciproque absolue pour les intéressés. Au total, Taïwan n’est plus un élément de la contestation idéologique, stratégique, politique, de la posture chinoise, mais un pion utile pour l’industrie économique américaine, » une ressource dans un système maritime-industriel imbriqué », selon l’expert Yaqi Li[6] qui explique que Washington entend toujours dissuader Pékin d’attaquer Taïwan, mais que cette dissuasion a changé d’approche. Elle est passée d’une dissuasion « par punition » à une dissuasion « par interdiction » (déni), qui s’exercera par un ‘réseau d’alliés’ et non plus directement par Washington. D’après lui, si le discours américain est beaucoup plus lissé, policé, moins agressif, la résolution, elle, est ferme. L’importance de la défense de la zone Asie-Pacifique par les alliés régionaux grâce à l’appui américain est confirmée par la signature par Trump de la 2026 National Defense Appropriation Act (NDAA)[7] qui accorde une place importante au financement de la défense de la région Asie-Pacifique, non seulement pour les activités de l’alliance AUKUS (Australie, USA, Royaume-Uni), mais pour Taïwan[8], les Philippines. Le NDAA interdit égale- ment toute réduction des troupes stationnées en Corée du Sud et prévoit des dispositions pour contrer les ‘activités nocives’ chinoises dans divers domaines.

 

C)  Promouvoir la Grandeur européenne

Il n’échappera à personne que reléguer le champ européen en 3ème position alors même qu’un conflit de haute intensité s’y déroule, menaçant la principale alliance militaire dont les États-Unis sont le pilier central, est un symptôme éloquent. Titrer cette section sur un objectif de restauration d’une grandeur passée est plus qu’étonnant pour un document supposé décrire les grandes menaces et défis qui visent l’Amérique et les principales orientations pour y faire face. La Stratégie part d’un constat sur une Europe affaiblie économiquement et par ailleurs ne dépensant pas suffisamment pour sa défense. Mais le vrai péril est, selon ce texte, un « effacement civilisationnel ».  L’Europe serait menacée par les actions néfastes de l’Union Européenne (une cible privilégiée de Trump) et « d’autres structures transnationales « (on retrouve la hantise des organismes internationaux et agences diverses) qui créent des entraves dangereuses à la liberté d’expression (allusion aux criti- ques rencontrées en Europe par les partis européens d’extrême- droite cultivés par Trump et ses soutiens). Surtout, la stratégie dénonce le péril que génèrent les immigrés qui font perdre aux pays européens leur identité. Elle affirme : dans 20 ans le continent sera méconnaissable, l’Europe a perdu confiance en elle-même, son identité.  Cette prose surréaliste reflète fidèlement la vision du vice-président J.D. Vance qui avait sévèrement sermonné les dirigeants européens sur la perte des valeurs de l’Europe à la Conférence de Munich[9] ; le document énonce que l’Amérique ‘veut que l’Europe demeure Européenne ‘ (parfum de pureté douteuse[10]), retrouve sa confiance en soi pour sa civilisation, et cesse de se concentrer sur la réglementation. Si la dénonciation des excès de réglementation européenne entendait attaquer la bureaucratie, ce grief mériterait d’être retenu, car assez largement partagé par les entreprises européennes. Mais derrière cette habile condamnation se cache en réalité un combat acharné contre les barrages que l’Union essaie de dresser contre la toute-puissance des Gafams qui écrasent la concurrence en voulant s’affranchir de toute contrainte à l’image de ce qui se passe en Amérique.

En défiant la logique, la Stratégie attribue à cet ‘effacement civilisationnel’ la faiblesse de l’Europe devant la Russie malgré un « avantage significatif en termes de hard power à l’exception des armes nucléaires ».  Ce texte en vient à déplorer l’état des relations européennes avec la Russie du fait du conflit ukrainien et que « beaucoup d’Européens considèrent la Russie comme une menace existentielle ».  De ce langage on peut déduire que ce n’est pas le cas des États-Unis et que les Européens ont sans doute tort de la percevoir ainsi, se mettant de la sorte dans une mauvaise situation dont ils seraient responsables. Du coup, Washington se propose d’agir diplomatiquement pour gérer leur mauvaise relation avec la Russie. La priorité est de ‘rétablir les conditions d’une stabilité stratégique à travers le territoire Eurasien ‘ (on ignore ce que ceci recouvre) ; et d’atténuer le risque de conflit armé avec les Européens. Dans l’immédiat, il s’agit de négocier un ‘cessez-le-feu rapide en Ukraine’ (que Poutine a constamment refusé),  en sorte de « stabiliser les économies Européennes » (cet objectif est-il vraiment la priorité des européens ?), « éviter escalade involontaire ou l’extension de la guerre »  (ce qui est plus logique), et « rétablir une stabilité stratégique avec la Russie » (signification précise ?), et de prévoir la reconstruction de l’Ukraine (un volet qui figure dans le Plan Trump) pour permettre « sa survie en tant qu’État viable ». Comme elle ne parle pas de garanties de sécurité, on se demande comment cette Stratégie peut assurer à l’Ukraine de demeurer un état viable. Un tel silence est éloquent. C’est pour cela que le président Ukrainien a conditionné ses concessions dans les négociations avec Steve Witkoff et Jared Kushner à des garanties sérieuses de sécurité. Il semble que Zelinsky ait obtenu des garanties ‘proches de l’article 5’ en échange de concessions aux États-Unis (notamment l’ouverture large du marché ukrainien au marché américain) mais refuse de céder à la Russie sa ligne de défenses fortifiées et surtout de reconnaître la souveraineté de Moscou sur le Donbass, positions sur lesquelles Moscou exprimé son total désaccord.  Enfin, la nouvelle Stratégie s’est bien gardée d’opérer un lien entre le malaise européen devant la Russie et le désengagement d’une Amérique qui se pose étrangement en Monsieur Bons-Offices plutôt qu’en défenseur de ses alliés malgré l’affirmation de son attachement à leur égard (Voir ci-dessous).

En clamant que « l’Europe demeure stratégiquement et culturellement vitale pour les États-Unis, et en vantant les échanges transatlantiques avec une Europe dont l’industrie, les technologies, l’éner- gie sont parmi les plus robustes au monde, » la Stratégie pourrait convaincre un lecteur pressé de l’expression d’une vraie solidarité entre alliés. Il en est de même avec les affirmations : « Non seulement nous ne pouvons pas nous permettre d’effacer l’Europe, - en agissant ainsi serait autodestructeur par rapport aux objectifs poursuivis par cette stratégie ». On remarquera içi le recours (trompeur) à la flatterie.  Dans la même veine : « Nous aurons besoin d’une Europe forte pour nous aider à rivaliser avec succès, et pour agir de concert avec nous pour empêcher tout adversaire de dominer l’Europe ». Ce langage est ambigu. La tonalité employée n’est pas celle de faire front face à un risque de guerre de haute intensité de la part de la Russie qui la menace directement et officielle- ment et dévaste un pays voisin. Le texte pourrait plutôt laisser penser que la priorité des États Unis et des Européens est de lutter conjointement contre ... la concurrence chinoise. Exit la menace russe. Nous relevons aussi l’accent mis sur l’intérêt que présentent l’Angleterre et l’Irlande. Simple tentative de séduction ou de division au moment où le Royaume-Uni se coordonne de plus en plus avec l’Union européenne ?  S’agissant de l’Irlande, le fait qu’elle abrite de grands groupes américains (pour des raisons de dumping fiscal qui pénalise l’Europe), n’est pas anodin. Au passage, le texte estime qu’à long terme la majorité des membres de l’OTAN ne seront pas européens et pose la question de leur future attitude par rapport aux objectifs définis dans le Traité OTAN initial.

Après ces considérations la Stratégie en arrive à définir les priorités de l’Amérique pour l’Europe. C’est en quelque sorte « l’heure de vérité », passage de ce texte qui a principalement retenu l’attention des observateurs européens.

1. Rétablir les conditions d’une stabilité au sein de l’Europe et d’une stabilité stratégique avec la Russie. En fait deux objectifs apparemment distincts. Que recouvrent-ils ? Le premier semble être une allusion (pas claire) à une stabilité politique des pays européens, ce qui désigne en réalité le souhait qu’ils soient gouvernés par des partis politiques (le plus souvent d’extrême- droite) ouvertement soutenus par Washington. Le contenu du second objectif est flou à l’exception d’un aspect très clair : la Stratégie ne reconnaît pas officiellement l’existence d’une grave menace russe contre l’Europe. Cette rédaction ressemble à un plaidoyer pour un simple statu quo, impliquant que le conflit russo-ukrainien soit un conflit gelé. Si la perspective d’un conflit gelé entre la Russie et l’Ukraine est un scénario qui présente une certaine plausibilité (une éventualité identifiée parmi d’autres depuis longtemps par un certain nombre d’experts[11]), les conditions de ce gel -incluant les garanties de sécurité- sont un paramètre essentiel parmi d’autres. Le texte est muet sur ce point.

Cette première priorité libellée de façon plutôt vague sert d’introduction à l’essentiel : l’abandon du soutien américain à la défense de l’Europe et hostilité américaine à l’extension de l’OTAN. Nous regroupons ci-après deux objectifs connexes pour en analyser le sens et la portée.

2. a) L’Europe doit être la première responsable de sa défense sans être dominée par une puissance adverse et b) mettre un terme à la perception et éviter la concrétisation de l’Otan comme alliance en perpétuelle expansion.

a) L’Europe première responsable de sa défense. Une lecture superficielle pourrait laisser penser que cette énonciation n’est que la répétition anodine d’une injonction maintes fois répétée non seulement sous la présidence Trump mais sous ses prédécesseurs : l’exigence d’un partage du fardeau, refrain maintes fois entendu. Le qualificatif ‘première’ est trompeur et dissimule la portée réelle de cet objectif. En effet, un élément essentiel fait défaut à cette rédaction pour justifier qu’il ne s’agit que d’un partage du fardeau : l’indispensable précision que les États-Unis se tiennent aux côtés de leurs alliés européens en cas de menace.  Le silence du texte devrait obliger les responsables européens à interroger officiellement les États-Unis sur leur engagement à assumer leur part du fardeau et de respecter l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord pour ceux des européens qui sont membres de l’Alliance. Sans réponse positive claire il faut acter un lâchage américain.

b) Non à l’ouverture de l’OTAN à d’autres membres.  En premier lieu ceci se comprend clairement à un gage essentiel satisfaisant une revendication rémanente de Poutine. Ceci vaut pour l’Ukraine, (une annonce faite sur son dos) mais aussi pour tout autre État européen. On a vu plus haut que la Stratégie envisage la possibilité d’accueillir au sein de l’Otan des membres non-européens. Ceci signifie que dans cette vision le développement de l’OTAN pourrait se dérouler hors du continent européen, que ce soit en Asie ou au Moyen-Orient. Ce scénario, comme déjà mentionné plus haut, risque de se heurter à des obstacles de la part des membre actuels de l’Alliance.

La combinaison des deux éléments a) et b) aboutit à constater un double coup d’une sévérité sans précédent : pas de garantie de sécurité des européens, pas d’extension de l’OTAN en Europe mais possible dans une autre région du monde = un affaiblissement grave de la crédibilité de l’Alliance dans son ensemble.

LA NATIONAL SECURITY STRATEGY AMERICAINE 2025 (Partie III) - la suite

 


[1] https://blog.prif.org/2025/03/13/us-halts-defensive-cyber-activities-against-russia-a-digital-withdrawal-from-europe/ ; consulté le 13 décembre 2025.

[2] https://en.wikipedia.org/wiki/TSMC_Arizona ; consulté le 9 décembre 2025.

[3] Trump gives Nvidia green light to sell advances AI chips to China, BBC, 9 décembre 2025.

[4]  C’est le second périmètre de défense qui part du Japon vers la Micronésie et l’Indonésie en passant par Guam ; La priorité accordé à ce dernier est interprétée par certains analystes comme une « retraite stratégique » qui pourrait encourager Pékin à accentuer ses pressions sur l’île ; voir : Us shifts priority to Indo-Pacific’s « second island chain » - what does it means for Taïwan ? CEIAS Insights, 1er avril 2025 ; https://ceias.eu/us-shifts-priority-to-indo-pacifics-second-island-chain-what-does-it-mean-for-taiwan/ ; consulté le 9 décembre 2025.

[5] La portée de l’engagement américain à l’égard du statu quo de Taïwan tant dans la Stratégie que dans les propos subséquents du secrétaire d’État à la guerre, fait l’objet d’interrogations. Le document présidentiel énonce que l’Amérique ‘ne soutient pas’ de changement dans ce statu quo, ce qui est moins fort que de dire qu’elle s’y opposera. Pete Hegseth a déclaré le 6 décembre que l’Amérique ne veut pas « étrangler la croissance chinoise », ni « dominer ou humilier les chinois pas plus que nous voulons changer le statu quo de Taïwan ’. Ces positions peu martiales ne sont pas passées inaperçues à Pékin :  US defense chief claims not trying to strangle China’s growth, nor change status quo over Taiwan ; speech shows realistic assessment, adjustment, says observer, The Global Times, 8 décembre 2025. D’aucuns estiment à travers divers signaux que Trump adopte une posture moins ferme vis-à-vis de Pékin : Chips sales and security strategy signal Trump softening on China, Los Angeles Times, 11 décembre 2025. Ce qui n’empêche pas la Chine de susciter des obstacles à l’importation des puces H200 (Nvidia a annoncé une augmentation de sa production face à la demande chinoise) pour protéger les futurs modèles chinois : Malgré le feu vert de Trump, la Chine ferme la porte aux composants de Nvidia, Le Figaro, 9 décembre 2025. En Chine, les avis sont assez partagés : https://www.chinatalk.media/p/h200s-sale-china-reacts ; consulté le 12 décembre 2025.Nvidia espère néanmoins commencer à exporter en février 2026 si le ‘feu vert’ est donné : Nvidia aims to begin H200 chip shipments to China by mid-February, The Business Times, 22 décembre 2025.

[6]  Voir son analyse subtile du glissement sémantique américain et de sa portée réelle : Yaqi Li, Functional Turn of Taiwan in Trump’s National Security Strategy, Modern Diplomacy, 17 décembre 2025.

[7] https://www.congress.gov/bill/119th-congress/senate-bill/2296/text?utm_ source= substack&utm_medium=email ; consulté le 22 décembre 2025.

[8] Pékin a d’ailleurs vigoureusement protesté contre l’annonce par Taïwan que Washington a officialisé la vente de $11mds d’armement (sous réserve d’approbation du Congrès) pour soutenir son allié : Chine : Pékin somme Washington de « cesser immédiatement » d’armer Taïwan, France 24, 18 décembre 2025.

[9] https://www.presidency.ucsb.edu/documents/remarks-the-vice-president-the-munich-security-conference-0 ; consulté le 16 décembre 2025 ; traduit et commentépar Le Grand Continent : https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/14/changement-de-regime-le-discours-integral-de-j-d-vance-a-munich/ ; consulté le 16 décembre 2025.

[10] Zaki Laïdi,Trump Wants To Make Europe White Again, Project Syndicate, 8 décembre 2025.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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