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Aux frontières de l’embrasement : l’Europe face à la guerre au Moyen-Orient - Par Jean-Marie Dedeyan, membre du Conseil d'EuroDéfense-France
La guerre ouverte entre Israël et l’Iran n’est pas un conflit de plus dans un Orient tourmenté. Elle constitue un point de bascule. Au cœur de l’affrontement : les capacités nucléaires iraniennes, les infrastructures militaires, le rôle régional d’un régime qui, depuis des décennies, projette son influence par des relais armés au Liban, en Syrie, au Yémen, à Gaza. À cela s’ajoute une réalité tragique : un pouvoir accusé de milliers d’exécutions civiles, d’une répression constante et d’une brutalité cynique à l’égard de sa propre population.
Mais une guerre ne reste jamais enfermée dans son motif initial. L’attaque massive lancée par Israël contre le régime de Téhéran avec l’appui d’importants moyens militaires américains a été longuement et minutieusement préparée (1).
Elle mobilise des moyens de renseignement technologiques et humains exceptionnels, près de 500 avions, deux porte-avions et leurs escorteurs, des missiles performants, des milliers de drones, etc. Une première mondiale pour mettre fin aux excès d’un régime tyrannique et prédateur tout en incitant le peuple iranien à affirmer sa volonté de changement.
Une extension préoccupante des hostilités
Dès le week-end du 1er mars dernier, en représailles, plusieurs missiles iraniens ont touché directement le territoire et différentes installations des monarchies du Golfe, avec pour conséquence le blocage au sol des avions civils et de plusieurs milliers de passagers venus en touristes, la fragilisation des conditions de travail de centaines de milliers de résidents expatriés et des difficultés majeures pour le trafic commercial et les échanges économiques par voie aérienne ou maritime.
Des tirs ont également atteint des sites industriels ou commerciaux à Bahreïn, à Abu Dhabi, à Dubaï, à Oman, au Qatar et à Riyad.
En Méditerranée orientale, les installations d’une base militaire britannique à Chypre ont été ciblées par des missiles iraniens, conduisant la Grèce et la France, rejointes par l’Espagne et l’Italie, à envoyer des bâtiments de leurs marines se positionner à proximité des côtes chypriotes pour en assurer la protection.
De son côté, la Turquie d’Erdogan, membre de l’OTAN a été visée par un missile balistique provenant d’Iran, abattu à son approche de l’espace aérien turc par la défense antiaérienne de l’OTAN positionnée en Méditerranée. Or le territoire turc accueille à Incirlik une importante base militaire américaine abritant des armes nucléaires et de nombreux moyens matériels et technologiques pour les opérations de l’OTAN au Moyen Orient.
Cependant le président Erdogan se trouve plutôt isolé à un moment où la situation en Iran pourrait inciter la population kurde à se mobiliser en Turquie, en Irak et en Iran pour réclamer son autonomie avec des conséquences aboutissant à un déséquilibre durable de la région. Pour ne pas rester isolée et tenter d’éviter l’afflux de réfugiés iraniens, la Turquie a proposé sa médiation à l’Iran et aux Etats-Unis. Pour le moment sans succès.
Si la mort du Guide suprême iranien est un tournant historique, la prudence demeure cependant sur l’évolution de l’Iran et de ses 90 millions d’habitants quand on se souvient des conséquences de la chute de Saddam Hussein en Irak et de Mohamad Khadafi en Libye. Ce qui était présenté comme une opération de courte durée s’inscrit désormais dans une temporalité plus incertaine.
La position française
Les alliés occidentaux n’ayant pas été informés avant le déclanchement des opérations israélo-américaines, le président de la République Emmanuel Macron a pris le 3 mars la parole à la télévision pour clarifier la posture française : La France s’efforce de préserver une position conforme au droit international, d’éviter toute assimilation automatique au camp belligérant, et de promouvoir une initiative diplomatique au Conseil de sécurité de l’ONU tout en s’attachant à protéger ses ressortissants et ses intérêts dans la région.
Des observateurs attentifs et prudents
Tandis que la Russie reste enlisée dans son combat contre l’Ukraine tout en fournissant à l’Iran d’utiles renseignements sur des cibles potentielles, la Chine, qui par le passé a fourni des missiles de longue portée à l’Iran, garde prudemment le silence tout en observant l’évolution de la situation, notamment les conséquences du blocage du trafic maritime dans le Détroit d’Ormuz et l’attitude de ses partenaires en Afrique ou sur les côtes de l’Océan Indien. L’Europe apparaît, pour l’instant, comme un acteur de stabilisation plutôt que comme un acteur militaire direct.
L’escalade et la logique militaire
L’évolution de la situation sur le terrain, encore incertaine, montre que malgré la succession des frappes aériennes efficacement ciblées, l’embrasement pourrait durer car les gardiens de la révolution ont une organisation militarisée solide et capable de continuer à envoyer des missiles et des drones.
Les spécialistes estiment que l’Iran possède encore de nombreux drones lourds et plus de 2000 missiles balistiques, dont la moitié de moyenne portée pouvant atteindre le territoire Israélien. De leur côté les proxys affidés au régime iranien peuvent monter des attentats auxquels Israël, les États du Golfe, l’Europe et les USA ont intérêt à se préparer.
Dès le début des bombardements Israélo-Américains, des navires marchands ont ainsi été attaqués par la marine iranienne dans le détroit d’Ormuz qui relie les rivages de l’Iran à ceux de la Péninsule Arabique et par lequel transite une partie du pétrole et du gaz naturel liquéfié commercés dans le monde. En quelques heures le blocage du détroit a fait monter de plus de 17% le prix du baril de Brent de la Mer du Nord et le prix du gaz TTF néerlandais (la référence européenne) a quasiment doublé.
Tandis que les nombreux avions d’Israël frappent l’Iran et sa capitale, les forces armées américaines ont continué à frapper différents bâtiments et sites sensibles en Iran, à couler ses bateaux et le président américain a pris la décision le 6 mars d’envoyer au Moyen Orient un troisième porte-avions, le George H W Bush et son escorte.
Les commentateurs et les experts qui se succèdent sur les plateaux des chaines d’information estiment dans leur grande majorité que cette guerre a plusieurs dimensions superposées : stratégique (nucléaire iranien), militaire (frappes ciblées), énergétique (Ormuz, Méditerranée), logistique (chaînes mondiales d’approvisionnement commercial), politique (fragilités régionales), juridique (statut des puissances tierces).
L’évolution des opérations entre les forces armées qui s’opposent depuis le début du mois de mars met à l’épreuve la capacité européenne à demeurer un acteur stabilisateur sans devenir belligérant. La France a été, ainsi, conduite à mener des « opérations de sécurisation du ciel » au-dessus de des bases françaises dans le Golfe, notamment aux Émirats Arabes Unis et se tient prête à aider plusieurs partenaires « conformément aux accords qui la lient » (2).
Les alliés occidentaux n’ayant pas été informés avant le déclenchement des opérations israélo-américaines, la France a demandé une réunion du Conseil de Sécurité de l’ONU. La Chine et la Russie n’hésiteront pas à y exprimer leur désaccord sur l’engagement des opérations et sur les violations du droit international. Le Royaume Uni et la France ne manqueront sans doute pas d’y exprimer leurs réserves et de mettre en garde les membres du Conseil contre les risques d’une prolongation du conflit.
Il serait illusoire de réduire cette guerre à une simple confrontation bilatérale. Il serait tout aussi dangereux d’y projeter des intentions qui ne sont pas établies. Entre naïveté et soupçon excessif, la voie étroite demeure celle de l’analyse rigoureuse. Le drame en cours ne concerne pas seulement deux États. Il concerne la sécurisation du Moyen Orient et des rapports entre les Etats qui le composent, la stabilité énergétique mondiale, l’équilibre méditerranéen, la sécurité européenne, la crédibilité du droit international.
Ormuz : l’artère du monde
Le verrouillage du détroit d’Ormuz constitue l’un des gestes les plus lourds de conséquences. Un quart du pétrole mondial et un cinquième du gaz naturel liquéfié y transitent. La fermeture de ce passage stratégique, assortie de menaces explicites de l’Iran contre tout navire tentant de le franchir, a entrainé la suspension des rotations maritimes, désorienté le commerce pétrolier, les chaînes logistiques industrielles, le transport de produits frais, l’électronique asiatique, les pièces aéronautiques, le commerce de luxe.
Les rebelles Houtis du Yémen soutenus par le régime des Ayatollahs iraniens peuvent aussi s’attaquer aux navires de commerce en mer Rouge, où le trafic maritime entre l’Asie et l’Europe via le Canal de Suez au Nord et le détroit de Bab El Mandel au Sud était en phase de reprise depuis quelques mois.
Nous ne sommes plus seulement face à une guerre régionale ; le commerce mondial est entré dans une zone de turbulence de grande ampleur.
Le Liban : une fragilité exposée
Le Liban, déjà très éprouvé par l’effondrement économique et l’instabilité politique auxquels il est confronté depuis des années, redevient un théâtre indirect du conflit. Les actions du Hezbollah, soutenu par l’Iran, y ont entraîné des ripostes vigoureuses d’Israël qui, selon la Force Intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL) occupe depuis cette semaine plusieurs villages de la bande frontalière afin de détruire les caches d’armes et d’empêcher les tirs malveillants sur ses propres communautés de Galilée. Le Sud-Liban pourrait redevenir une ligne de front après l’évacuation de la population des villages de cette zone tampon.
Or, pour la France, le Liban n’est pas un dossier parmi d’autres. Le lien historique, culturel, humain, qui unit le Pays du Cèdre à notre Pays confère à sa stabilité une dimension particulière. Un embrasement au Levant compromettrait les efforts de normalisation politique, la reconstruction économique, l’équilibre fragile d’une société plurielle restée attachée à la France depuis l’Indépendance du Liban le 22 novembre 1943.
On comprend dès lors la raison de la visite effectuée à Beyrouth il y a quelques heures par le Général Fabien Mandon chef d’état-major des Armées françaises pour rencontrer les hauts responsables Libanais : s’informer de la situation au Liban après l’ordre d’évacuation du Sud Liban émis par Israël, contribuer à la préparation de l’aide militaire qui devait être évoquée à Paris cette semaine et, sans doute, évaluer les besoins de l’armée Libanaise face à la confrontation de plus en plus vigoureuse entre l’armée Israélienne et les groupes armés du Hezbollah dont la direction a été reprise par un Iranien après la mort de son leader Hassan Nasrallah le 27 septembre 2024.
Hydrocarbures et rivalités maritimes
La Méditerranée orientale recèle des gisements d’hydrocarbures potentiels, notamment dans les ZEE du Liban et de Chypre. Les délimitations maritimes ont fait l’objet de contestations entre le Liban et Israël, entre Chypre et la Turquie.
Ces différends ne sont pas la cause de la guerre actuelle. Mais ils constituent un arrière-plan stratégique et il serait préoccupant que l’affrontement contre l’Iran se prolonge au Levant sous l’effet d’arrière-pensées énergétiques ou de rivalités maritimes sans lien direct avec le nucléaire iranien. Les conflits s’étendent souvent là où des tensions dormantes attendent leur prétexte.
L’Europe face au risque d’implication
L’Europe, représentée en premier lieu par l’Allemagne, la France et le Royaume Uni, s’est dit prête à mener des actions défensives contre l’Iran pour protéger ses intérêts et ceux de ses alliés tout en appelant à la désescalade et à la retenue. L’Iran a mis en garde les pays européens : toute participation à des « actions défensives » serait considérée comme un acte de guerre. La menace implicite vise à dissuader une implication européenne.
Dans ce contexte, la position française reste prudente. Lors de son intervention télévisée du 3 mars à 20 heures, le président Emmanuel Macron a rappelé que : « La France agit pour la désescalade et la protection de ses ressortissants. ». Il a également souligné : « Nous ne cherchons pas la guerre. Mais nous défendrons nos intérêts et la sécurité de nos concitoyens. »
La ligne est claire : respect du droit international, posture défensive, refus d’un engrenage.
Utilité de la présence française
Dans ce climat, l’arrivée du porte-avions Charles de Gaulle et de son groupe aéronaval en Méditerranée prend un sens particulier. Ce n’est pas une entrée en guerre. C’est à la fois un signal de vigilance, une capacité de protection et un instrument de dissuasion.
Tout en assurant son rôle de stabilisation et de sécurisation en Mer Rouge et dans le Golfe, la France affirme une présence mesurée (3), mais résolue, à portée des rives d’une Méditerranée orientale qui concentre aujourd’hui des tensions énergétiques, la proximité chypriote, la fragilité libanaise et les rivalités régionales.
Garder la mesure
L’histoire enseigne que les guerres s’élargissent quand la prudence cède à la précipitation.
Nous sommes à la croisée de trois dynamiques : militaire, énergétique, diplomatique
La gravité des hostilités est réelle. L’issue demeure incertaine.
Plusieurs variables détermineront la suite : la durée de l’opération militaire, la capacité de résilience du régime iranien, l’attitude de l’opinion américaine face au risque d’enlisement américano-israélien au Moyen Orient dans une guerre engagée sans approbation du Congrès, le risque d’élargissement régional, de frappes élargies et d’attentats indirects, l’impact économique mondial et, notamment les conséquences du choc logistique qui pourrait devenir déterminant si l’affrontement en cours perdure.
Il appartient aux responsables européens de maintenir un cap clair : dissuasion sans provocation, solidarité sans alignement automatique, vigilance sans embrasement.
La Méditerranée fut longtemps le lieu des échanges et des civilisations. Puissions-nous éviter qu’elle ne devienne, une fois encore, la mer des conflits accumulés préjudiciables à une coexistence propice aux échanges.
(1) L’aviation américaine concentre sa puissance de feu sur les provinces Ouest de L’Iran ; Israël calibre ses frappes sur Téhéran où se trouvent les dirigeants du régime et les principaux responsables sécuritaires.
(2) M. Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, a cité dans une interview à BFM TV : l’Arabie Saoudite, les Émirats, le Qatar, l’Irak, Bahreïn, le Koweït, Oman et la Jordanie.
(3) Pour compléter son dispositif militaire face à la crise au Proche et au Moyen Orient, la France a décidé le 6 mars, au 7e jour de l’opération Israélo-américaine, de déployer le porte hélicoptère Le Tonnerre en Méditerranée orientale. Il est équipé d’un hôpital et peut accueillir 1500 personnes en cas d’évacuation de ressortissants.
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