Écouter la jeunesse, lui faire confiance, mais aussi lui transmettre...
Écouter la jeunesse, lui faire confiance, mais aussi lui transmettre les savoirs et les valeurs utiles à son avenir
par Jean-Marie Dedeyan, professeur-associé honoraire des Universités.
De tout temps, la jeunesse a incarné l’élan vital des sociétés, cette force d’inquiétude et d’espérance qui pousse à défendre, à chercher, à construire. La jeunesse française, en particulier, a souvent su répondre aux appels de l’Histoire : hier pour la liberté, aujourd’hui pour la justice et la planète. L’énergie de la génération Z, sous des formes nouvelles, prolonge cette longue tradition d’engagement et de courage.
Mais, cette année, la génération Z arrive à l’âge adulte dans une France qui doute d’elle-même. Elle a grandi dans un monde de crises successives : crise financière, crise sanitaire, dérèglement climatique, difficultés économiques et agricoles, bouleversements géopolitiques, tensions sociales et, désormais, inquiétudes autour du système éducatif et de l’avenir.
Une jeunesse, des jeunesses
Parler de la « génération Z » ne doit pas conduire à oublier qu’il existe en réalité des jeunesses, dont les situations et les attentes peuvent être très différentes.
Il y a les lycéens et les étudiants, les jeunes en apprentissage, ceux qui commencent leur vie professionnelle comme salariés ou cadres, ceux qui recherchent un emploi, ceux qui connaissent le chômage ou la précarité, et ceux qui, parfois, se trouvent durablement désœuvrés et éloignés de la formation comme du travail. Certains vivent encore chez leurs parents ; d’autres ont déjà fondé une famille. Certains se projettent avec confiance dans l’avenir ; d’autres ont le sentiment que celui-ci leur échappe.
Beaucoup ont vu se succéder les alertes sans toujours voir se dessiner les réponses. Ces secousses ont ébranlé leur confiance dans la promesse républicaine et dans la parole publique. Mais il serait injuste de réduire cette génération à ses inquiétudes, à son individualisme supposé ou à son usage intensif des réseaux sociaux. Les préoccupations des jeunes français ne sont pas nécessairement les mêmes.
Pour un étudiant, la question peut être celle de la réussite dans les études et de l’accès au premier emploi. Pour un apprenti, celle de la formation et de l’insertion professionnelle. Pour un jeune agriculteur, les effets du changement climatique et des réglementations européennes. Pour un jeune salarié, celle du salaire, du logement et de la progression professionnelle. Pour celui qui cherche un emploi, l’urgence peut être simplement de retrouver une activité et une autonomie. Pour le jeune en grande précarité ou désœuvré, les enjeux peuvent être tout autres : retrouver des repères, une confiance en soi, un cadre et parfois même le sentiment d’avoir une place dans la société.
Il faut donc écouter la jeunesse sans parler d’elle comme d’une catégorie uniforme. C’est précisément parce que les situations sont diverses que les réponses doivent l’être également. L’objectif, dès lors, ne doit pas être de construire une nouvelle « politique pour les jeunes », indistincte, mais de comprendre ce qui peut permettre à chacun, selon sa situation, de devenir progressivement autonome, responsable et acteur de son avenir.
La jeunesse française n’est pas une génération perdue. Elle cherche son chemin. Elle veut être entendue. Elle s’engage pour l’environnement, pour des causes humanitaires ou sociales, participe à des associations, manifeste, crée, entreprend. Elle aspire à davantage de justice et de cohérence. Elle exprime aussi une forte demande de vérité dans un monde saturé d’informations trop souvent biaisées ou tronquées et de plus en plus exposé aux défis des rivalités. Mais, dans le même temps, elle est traversée de contradictions.
Elle se préoccupe de l’environnement tout utilisant l’e-commerce pour participer à une économie de consommation immédiate et mondialisée. Elle souhaite davantage d’authenticité mais se trouve exposée à une multitude d’influenceurs et de communautés numériques. Elle se méfie des institutions traditionnelles ; mais elle peut accorder sa confiance à des personnalités rencontrées sur les réseaux sociaux.
L’abondance de l’information ne garantit pas la vérité.
C’est pourquoi notre première responsabilité n’est pas de condamner les réseaux sociaux, mais d’apprendre aux jeunes à s’en servir librement : vérifier une information, confronter les sources, distinguer un fait d’une opinion, comprendre les mécanismes de manipulation et savoir résister aux discours simplificateurs.
Les jeunes souhaitent pouvoir comprendre, questionner, proposer et agir. Ils doivent pouvoir s’exprimer. Ils ont le droit de contester, de manifester, de revendiquer et même de se tromper. C’est le propre d’une démocratie vivante. La République n’a pas vocation à demander aux jeunes d’adhérer sans discussion à un héritage. Leurs revendications légitimes sur le fonctionnement de l’école républicaine doivent donc être entendues. Le Premier ministre a annoncé à la télévision le 7 octobre que la plateforme ouverte par le gouvernement pour donner la parole aux lycéens a déjà permis de recueillir 40 000 contributions.
Mais cette liberté a des limites qui sont celles de toute démocratie. Le droit de manifester ne donne pas le droit de détruire, de brûler, d’agresser ou d’empêcher les autres de vivre et de travailler. Les violences urbaines ne sont pas une forme supérieure de contestation. Elles servent à radicaliser un mouvement social au profit d’un courant politique alternatif qui participe, en fait, à un combat politique plus vaste.
Une jeunesse libre doit pouvoir porter ses propres revendications sans devenir l’instrument de ceux qui cherchent à parler à sa place.
Il faut savoir distinguer la mobilisation d’une jeunesse qui cherche sincèrement à se faire entendre sur des conditions de travail difficiles pour les élèves comme pour les enseignants et les tentatives de récupération politique ou idéologique par des opportunistes du chaos qui discréditent les mouvements de revendication. Il faut, certes, entendre l’inquiétude des lycéens ; tous les spécialistes les estiment justifiées tout en reconnaissant que la situation de nos finances publiques rend difficile la mise en œuvre de solutions à tous les besoins exprimés. Mais il faut dénoncer la culture de la violence que cherchent à instaurer ceux qui s’attaquent aux enseignants, aux policiers, aux pompiers, aux bâtiments scolaires et aux biens publics.
Cela nous conduit à une question essentielle : que devons-nous transmettre à cette jeunesse ? Car écouter ne signifie pas que l’on peut baisser les bras et renoncer à éduquer.
Les parents et les enseignants ont à cet égard une responsabilité particulière. Leur rôle n’est ni de tout accepter, ni de laisser faire n’importe quoi au nom d’une conception dévoyée de la liberté. Un adolescent est encore en construction. Il a besoin d’être écouté, mais aussi de rencontrer des adultes capables de lui fixer des limites.
Éduquer, ce n’est pas contraindre. Transmettre, ce n’est pas imposer. Autoriser à s’exprimer, ce n’est pas renoncer à l’autorité.
L’éducation est le premier investissement d’une nation soucieuse de son avenir. La première autorité éducative appartient aux parents. L’école doit ensuite assurer une mission essentielle de transmission des connaissances et de formation du jugement.
Cette responsabilité est d’autant plus grande que la France connaît un recul préoccupant de ses performances scolaires dans les évaluations internationales. Un classement comme PISA ne saurait résumer la valeur d’une école ; mais il constitue un signal en matière d’éducation que nous ne pouvons pas ignorer.
L’État doit donc garantir à chaque enfant l’accès à une formation qui lui permette de lire, écrire, compter, comprendre, raisonner, connaître son histoire, maîtriser les savoirs fondamentaux et exercer son esprit critique. Mais la mission de l’école ne s’arrête pas là.
Elle doit permettre à chaque jeune de trouver sa place dans la société, de s’y épanouir, d’acquérir les compétences nécessaires pour exercer un métier et devenir autonome. Elle doit aussi former des citoyens.
L’école ne doit pas seulement préparer à un métier ; elle doit préparer à la vie et à la citoyenneté.
Car dans un monde où les nations se livrent une compétition économique, scientifique, technologique et culturelle, l’éducation est également une question de puissance.
Une France qui ne forme plus suffisamment ses chercheurs, ses ingénieurs, ses enseignants, ses médecins, ses artisans, ses entrepreneurs ou ses cadres compromet progressivement sa capacité à conserver sa place dans le monde. Il faut donc investir davantage dans l’éducation ; mais il faut aussi retrouver le goût de la transmission.
Les parents, les enseignants, les associations, les anciens combattants, les témoins de notre histoire et les générations plus âgées ont tous quelque chose à transmettre. Une nation ne se construit pas seulement par ceux qui arrivent. Elle se construit par le dialogue entre ceux qui ont reçu, ceux qui transmettent et ceux qui vont poursuivre.
Cette transmission ne doit pas enfermer la jeunesse dans la nostalgie. Elle doit lui donner des racines et des repères utiles pour qu’elle puisse regarder l’avenir et l’envisager avec un esprit constructif.
C’est peut-être là que se trouve le véritable enjeu. La génération Z ne demande pas nécessairement que nous lui rendions le monde d’hier. Elle demande qu’on lui permette de construire celui de demain. Elle a besoin d’un horizon, d’un projet, d’une raison de croire que l’effort peut conduire à la réussite, que le travail peut donner une autonomie, que l’engagement peut être utile et que la France peut encore agir sur son destin.
Faire confiance à la jeunesse, ce n’est donc ni la flatter ni lui abandonner tout. C’est lui donner le sens des responsabilités et la préparer à les exercer lucidement.
Responsabilité de ses choix, responsabilité de sa parole, responsabilité de son comportement, responsabilité envers les autres, responsabilité envers la Nation dont elle sera demain le visage et la force.
Le véritable réarmement moral de la jeunesse ne consiste pas à lui imposer une morale. Il consiste à lui redonner confiance dans la possibilité d’agir. Confiance dans le savoir, confiance dans le travail, confiance dans la République, confiance dans la transmission, confiance, enfin, dans la France.
Écouter la jeunesse, oui. Lui faire confiance, oui. Lui laisser croire que tout lui est permis, non. Car si une société qui n’écoute plus sa jeunesse se condamne au vieillissement des idées, une société qui n’ose plus lui transmettre de règles, de connaissances, une histoire et le sens des responsabilités la prive des moyens de construire son avenir.
En fait, si la flambée lycéenne (dont le démarrage n’a pas été vraiment traité par les médias durant la visite du Pape en France) justifie actuellement une réelle attention, la jeunesse n’est pas le problème de la France. Elle est l’une des conditions de sa renaissance !
Jean-Marie Dedeyan
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