Faire face
Par Jean-Marie Dedeyan, professeur-associé honoraire des Universités, membre du Conseil d'EuroDéfense-France
Pour affronter les lourdes incertitudes politiques, économiques, sociales, qui pèsent sur notre avenir, et pour faire face à l'incertitude grandissante dans laquelle se trouve notre Pays, les Français vont devoir surmonter leurs divisions et faire preuve de cohésion, de lucidité, de rigueur et de courage.
Il y a des époques où l'Histoire semble suspendue, où les peuples peuvent s'attarder dans le confort de leurs querelles intimes. Nous ne sommes plus dans l'une de ces époques. Le sol bouge sous nos pas. Le monde que nous avons connu, ordonné autour de certitudes patiemment acquises, se défait et se recompose dans un grand bruit de puissances qui s'affrontent, d'empires qui se réveillent, de flux commerciaux qui se développent, de technologies qui bouleversent tout, de promesses qui vacillent.
Et au cœur de ce grand basculement, la France doute. Elle doute d'elle-même, de son modèle, de sa force, de son lendemain. Elle se cherche, parfois se déchire, souvent se décourage. Or, jamais une Nation ne s'est relevée en se résignant. Jamais elle ne s'est retrouvée en s'abandonnant à la facilité de la division.
Sans l’ordre intérieur qui fonde sa cohésion et sans la puissance extérieure qui lui assure son rang, notre Pays prendrait le risque de voir se tourner une page de son histoire et c’est l’idée même que nous nous faisons de la France qui risque, alors, l’effacement.
La première exigence, c'est la cohésion. Non pas l'unanimité fade, non pas le silence imposé, mais cette vertu plus haute et plus rare qui consiste à rester un seul peuple au milieu du tumulte. Ernest Renan nous l'avait dit, il y a plus d'un siècle, avec une justesse qui n'a pas vieilli : "Une Nation est une âme, un principe spirituel. Avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà la condition essentielle pour être un peuple."
C'est cela, la cohésion française. Le souvenir partagé de ce que nous avons été, de Clovis aux Lumières, des tranchées de la Marne au débarquement de Provence, des cathédrales aux ateliers, et la volonté ardente de faire encore de grandes choses ensemble.
Cette cohésion ne se décrète pas, elle se cultive dans l'école qui transmet, dans la République qui protège, dans l'usine qui produit, dans le village et dans la ville qui accueillent. Elle suppose que nous replacions l'intérêt commun au-dessus de nos intérêts particuliers, que nous réapprenions à nous écouter sans nous haïr, à débattre sans nous briser.
La France a toujours été diverse, ardente, querelleuse, c'est sa vie même, disait le Général de Gaulle, "il est supportable, il est même beau, qu'il y ait des divisions entre Français, mais à condition que, pour l'essentiel, ils restent unis". C'est à cet essentiel qu’il nous faut revenir.
La deuxième exigence, c'est la lucidité. Nous avons trop longtemps préféré les fables rassurantes à la vérité exigeante. Nous avons fermé les yeux sur l'affaiblissement de notre puissance, sur l'endettement qui entrave nos enfants, sur l'école qui parfois ne tient plus sa promesse, sur l'industrie que nous avons laissée partir, sur une mondialisation que nous avons cru heureuse et qui se révèle impitoyable.
Il faut ici regarder avec lucidité ce qui vient de se passer dans nos rues. Nul ne conteste la sincérité de l'inquiétude de nos lycéens, ni la légitimité de leurs interrogations sur leur avenir. Une jeunesse qui s'interroge est une jeunesse vivante, et c'est l'honneur de la République de l'écouter.
Mais il faut aussi avoir le courage de dire ce que chacun a vu. Ces revendications, nées dans les lycées, ont été rapidement débordées, captées, instrumentalisées. Nous avons vu comment, à la marge des cortèges, une violence organisée s'est installée, non pour faire aboutir une revendication scolaire, mais pour entretenir un climat permanent de contestation et de lutte, amplifié par le pillage et le saccage crapuleux de 3000 magasins et enseignes de restauration à Paris et dans plusieurs villes du territoire.
Et malgré la mise en garde à vue de plus de 2500 individus et les premières incarcérations décidées par la justice, nul ne peut promettre que ces scènes ne vont pas se reproduire à l’occasion de nouveaux rassemblements perméables à une culture de l’émeute que des militants bien entrainés de l’ultra-gauche nébuleuse s’efforcent de développer lorsqu’une occasion se présente…
Face au désordre organisé, il faut assurer la stabilité de l’Etat
Cette violence n'était pas l'expression d'un désarroi lycéen, elle en était la négation. Elle ne cherchait pas à dialoguer avec l'État, elle cherchait à l'affaiblir. Elle ne cherchait pas à interpeller le gouvernement, elle cherchait à le mettre en difficulté, à le pousser à la faute, à créer les images d'un désordre qui servirait d'autres agendas.
C'est une méthode ancienne, que nous connaissons. Prendre une cause juste, l'exacerber, y greffer des mots d'ordre qui n'ont plus rien à voir avec elle, y introduire des modes d'action violents qui en trahissent l'esprit, pour transformer une inquiétude légitime en une entreprise de déstabilisation. Ceux qui ont fait cela n'ont pas servi les lycéens, ils s'en sont servis.
Et c'est précisément pour cela que la cohésion et la rigueur sont vitales. Car lorsque l'État est affaibli, ce ne sont pas les fauteurs de trouble qui en paient le prix, ce sont les plus fragiles, ce sont les élèves eux-mêmes, leurs familles, leurs professeurs. Ce sont aussi les commerçants dont les magasins ont été pillés par des hordes dévastatrices. Défendre l'ordre républicain, ce n'est pas être sourd aux revendications, c'est au contraire créer les conditions pour que celles-ci puissent être entendues sans être dévoyées.
La lucidité, est le commencement du redressement. Elle consiste à nommer les choses. Oui, le monde est plus dur. Oui, nos finances publiques exigent une remise en ordre. Oui, notre souveraineté suppose des efforts considérables dans l'énergie, l'alimentation, la défense, l'intelligence artificielle, la mer et l'espace. Oui, face à la haine de la France manifestée par des activistes dépourvus du sens de la République et décidés à créer une situation insurrectionnelle, il faut assurer l’ordre public et la stabilité de l’État.
Il n'est plus temps pour les mirages. Comme l'écrivait Clemenceau, "Il faut savoir ce que l'on veut. Quand on le sait, il faut avoir le courage de le dire. Quand on l'a dit, il faut avoir le courage de le faire." . Tout commence par savoir ce que l'on veut.
La lucidité appelle aussitôt la rigueur. Car il ne suffit pas de voir, il faut agir avec méthode, avec constance, avec sérieux. La rigueur n'est pas l'austérité pour l'austérité, elle est la condition de la liberté. Une Nation qui ne tient pas ses comptes ne tient pas son rang. Une Nation qui ne tient pas ses frontières, ses usines, ses savoir-faire, son ordre social, ne tient pas son avenir.
La rigueur, c'est l'art de préférer l’ordre au désordre, la responsabilité au laxisme, le temps long au temps court, l'investissement utile à la dépense vaine, l'effort partagé au privilège conservé. C'est dans chaque euro public employé avec discernement, dans chaque réforme conduite jusqu'à son terme, dans chaque usine que l'on rouvre, dans chaque jeune que l'on forme à un métier d'avenir, que se joue notre redressement. Elle n'a rien de punitif, elle est profondément juste, car elle est la promesse que nous ne laisserons pas à nos enfants le fardeau de nos renoncements.
Il nous faut aussi du courage. Le courage que Charles de Gaulle plaçait au-dessus de tout lorsqu'il écrivait dans Le Fil de l'épée : "La difficulté attire l'homme de caractère, car c'est en l'étreignant qu'il se réalise lui-même." Voilà ce qui nous est offert aujourd'hui. Non une difficulté à fuir, mais une difficulté à étreindre.
Le courage de dire non à la facilité et oui à l'effort. Le courage de défendre notre identité et nos lois sans nous fermer au monde. Le courage de transformer notre modèle social non pour le défaire, mais pour le sauver. Le courage de réfléchir aux effets sociétaux des réformes importantes. Le courage, enfin, de porter une voix française qui ne tremble pas quand il s'agit de la liberté, de la dignité humaine, de la paix.
Car la Nation, tout en étant souveraine et solidaire, ne saurait s'accomplir dans la solitude. Telle est la grande leçon de notre histoire. La France n'est jamais plus elle-même que lorsqu'elle est à la fois fidèle à elle-même et ouverte aux autres.
Souveraine, elle doit l'être, car sans souveraineté il n'y a pas de démocratie. Solidaire, elle doit le rester, car sans solidarité il n'y a pas de République. Mais souveraine et solidaire, elle doit aussi savoir coopérer avec ses voisins européens et faire face, avec eux, aux tensions migratoires et aux manœuvres hégémoniques qui déchirent le monde.
Une Nation ne se rassemble pas durablement par la seule addition de ses intérêts particuliers. Elle a besoin d’un socle commun : une histoire connue et assumée, des valeurs partagées, des principes républicains auxquels chacun puisse se référer et la conscience d’appartenir à une même communauté de destin. Et l’État, pour sa part, doit être fort et régalien là où la Nation a besoin de lui et simple là où la complexité ne produit aucune valeur.
Oui, les incertitudes sont lourdes. Oui, le vent est contraire. Mais la France a déjà traversé de tels vents. Elle sait, quand elle le veut, redevenir ce peuple de bâtisseurs responsables, de penseurs et de soldats qui ne se résigne jamais.
Ce que le monde attend de nous n'est pas que nous soyons parfaits, mais que nous soyons fidèles à cette certaine idée de la France qui ne sépare jamais la grandeur de la générosité, la souveraineté de la solidarité, l'enracinement de l'universel.
Cohésion, lucidité, rigueur et courage. Quatre mots simples, quatre mots anciens, quatre mots pour un avenir plus serein et générateur d’espérance.
Jean-Marie Dedeyan
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