Redonner de la capacité aux entreprises : une urgence ...
Redonner de la capacité aux entreprises :
une urgence de souveraineté et de justice
Tribune par Jean-Marie Dedeyan, vice-président de la Fondation Charles de Gaulle, membre du Conseil d'EuroDéfense-France, publiée sur le site https://www.france-unie.fr/
On parle souvent des entreprises comme d’un monde à part : celui des bilans, des actionnaires, des chiffres et des intérêts. C’est une erreur. Car l’entreprise, surtout dans nos territoires, ce n’est pas une abstraction : c’est un atelier, un chantier, un commerce, une exploitation agricole, une PME familiale ; ce sont des femmes et des hommes qui se lèvent tôt, prennent des risques, créent des emplois, transmettent un savoir-faire, font vivre une commune.
Et pourtant, année après année, une réalité s’impose : nos entreprises perdent de la capacité.
Capacité d’investir, de recruter, d’innover, d’exporter. Capacité de résister lorsque la concurrence étrangère s’intensifie. Capacité, tout simplement, de durer.
La France n’a pas besoin de discours de plus. Elle a besoin d’un sursaut de lucidité.
Une économie entravée
Les chefs d’entreprise le disent avec des mots simples : ce n’est pas tant la règle qui est insupportable, c’est son accumulation. La règle devient empilement de textes ; l’empilement devient labyrinthe ; et le labyrinthe devient découragement. Règlements communautaires, normes techniques, obligations nouvelles, formulaires multiples, contrôles dispersés, délais interminables : l’énergie qui devrait aller à produire se dissipe à se justifier.
On a fini par oublier une vérité pourtant élémentaire : une entreprise n’est pas un service administratif. Elle est un organisme vivant, exposé au marché, à la concurrence, aux ruptures d’approvisionnement, aux fluctuations des prix, aux imprévus de la vie. Quand on enferme l’entreprise dans une cage de procédures, on ne la moralise pas : on l’affaiblit.
La concurrence mondiale n’attend pas
Dans de nombreux secteurs (industrie, transport, agroalimentaire, textile, sous-traitance, services) la concurrence est rude, parfois impitoyable. Et elle ne se joue pas seulement sur la qualité : elle se joue sur les prix, les délais, l’énergie, la réactivité. Or que voit-on ?
D’un côté, des entreprises françaises soumises à un haut niveau d’exigence : normes environnementales, obligations sociales, réglementation du travail, fiscalité complexe.
De l’autre, des produits importés qui arrivent sur notre marché sans respecter les mêmes règles ou en les contournant. Cela porte un nom : le dumping, social, fiscal ou environnemental.
Et il faut le dire nettement : le dumping n’est pas la mondialisation heureuse, c’est la mondialisation injuste. On ne peut pas demander à nos entreprises d’être exemplaires, puis les laisser affronter des concurrents qui ne jouent pas selon les mêmes règles.
Le coût du travail : une question de survie pour les plus fragiles
Les prélèvements sociaux et fiscaux financent notre modèle de solidarité. Nul ne le conteste : c’est un acquis, une force, une part de notre identité républicaine.
Mais il faut avoir le courage d’affronter une contradiction : quand le poids des charges devient trop élevé, ce sont les plus fragiles qui tombent les premiers.
Ce ne sont pas les grandes multinationales qui s’effondrent. Ce sont les PME. Les ateliers. Les sous-traitants. Les entreprises des territoires. Celles qui n’ont pas de trésorerie immense, pas de service juridique pléthorique, pas de capacité de délocaliser.
On finit alors par défendre la solidarité… en détruisant les emplois qui la financent.
Le temps de travail : sortir des slogans, entrer dans le réel
Ce cercle vicieux doit être brisé. Il ne s’agit pas d’opposer ceux qui travaillent à ceux qui ne travailleraient pas assez. Ce débat est stérile, et souvent insultant (1). La question est ailleurs : comment donner aux entreprises la souplesse nécessaire pour s’adapter à leurs cycles, à leurs commandes, à leurs pics d’activité ?
La compétitivité n’exige pas l’épuisement. Elle exige l’organisation. Et l’organisation suppose que l’on fasse davantage confiance à la négociation au plus près du terrain : par branche, par entreprise, par métier. Une règle uniforme, imposée d’en haut, peut, certes, convenir à certains secteurs ; elle peut en étrangler d’autres. La République doit protéger ; mais elle doit aussi comprendre la diversité du réel.
Simplifier, stabiliser, accélérer : le bon sens économique
Redonner de la capacité aux entreprises, ce n’est pas “déréguler” aveuglément. C’est appliquer un principe simple : une règle doit être utile, proportionnée, stable.
Trois décisions devraient s’imposer :
• Simplifier : arrêter l’inflation normative, supprimer les obligations redondantes, alléger pour les petites structures.
• Stabiliser : offrir de la visibilité fiscale et sociale, pour que l’on puisse investir sans craindre une réforme tous les six mois.
• Accélérer : réduire les délais d’autorisation, de recours, de validation, car l’économie moderne ne peut pas attendre.
Le rôle décisif des collectivités territoriales
Pour renforcer la capacité de nos entreprises, il serait injuste et inefficace de ne regarder que l’État ou l’Europe. Car l’économie réelle a un visage : celui des territoires. Les collectivités territoriales peuvent utilement participer aux efforts des entreprises de leur ressort géographique, non en se substituant à elles, mais en les accompagnant, en facilitant leur action, en accélérant ce qui trop souvent s’enlise.
Elles le peuvent par des décisions très concrètes :
• en réduisant les délais d’urbanisme et d’autorisations,
• en aménageant des zones d’activité dignes de ce nom,
• en améliorant les infrastructures locales, la logistique, le numérique,
• en soutenant l’apprentissage, la formation, les filières de compétences,
• en orientant une part de la commande publique vers l’innovation locale,
• en jouant le rôle d’ensemblier entre entreprises, écoles, laboratoires et services publics.
• en contribuant par des programmes d’animation aux loisirs, à la qualité de la vie locale et au lien social.
Dans une économie mondiale, le territoire n’est pas un décor : c’est un levier.
Et lorsque la collectivité devient facilitatrice, partenaire, accélératrice, elle transforme l’implantation d’une entreprise en véritable enracinement.
Encourager les créateurs de PMI et de PME innovantes
Il faut le dire aussi : dans ce paysage parfois sombre, la France compte des femmes et des hommes admirables, trop souvent invisibles, parfois même découragés. Ce sont les créateurs et dirigeants de PMI et de PME dans les technologies nouvelles, dans l’électronique, dans le médical, dans les dispositifs de soin, dans les outils de diagnostic, dans les solutions numériques qui simplifient la vie, qui sauvent du temps, parfois qui sauvent des vies.
Ils inventent, ils testent, ils recommencent. Ils cherchent des marchés, recrutent des compétences rares, affrontent les normes, les dossiers, les tracasseries, les retards, les incertitudes. Or Ils portent sur leurs épaules non seulement une entreprise, mais souvent une équipe entière, des familles, un territoire.
Leur énergie est un exemple à suivre. Parce qu’ils prouvent qu’il existe, au cœur même des contraintes, une force française : l’intelligence appliquée, le courage d’entreprendre, la volonté de servir par l’innovation.
Ce sont eux, souvent, qui font entrer notre pays dans l’avenir ; non par de grands discours, mais par la ténacité quotidienne, l’esprit de conquête, le sens du concret.
La République leur doit plus que des hommages : elle leur doit de la capacité, de la simplicité, de la stabilité, de la confiance.
La capacité, c’est la liberté
Pour stimuler le redressement de notre économie et réduire le déficit de nos finances publiques, il n’existe pas de recette miracle. Il faut réduire les pesanteurs administratives (françaises et européennes) car elles freinent les efforts des acteurs économiques.
Et pour pouvoir agir concrètement, il faut dresser avec réalisme la liste des secteurs prioritaires, relocaliser et sécuriser ceux dont dépend notre souveraineté (2), et encourager ceux qui permettront d’engager plus rapidement des créations d’emplois contribuant à désamorcer la stagnation de la productivité. Il faut aussi mobiliser les capacités de financement privé, notamment celles des épargnants dont les dizaines de milliards d’euros épargnés dorment sur des livrets sans risques.
« Par l’orientation de l’épargne vers les priorités, par les lois-programmes qui le traduisent en actes, le Plan doit être l’expression de la rencontre entre pensée d’Etat et dynamisme des chefs d’entreprise et de leurs personnels » a écrit Michel Debré. « Il ne peut être ni une tentative d’exercice littéraire, ni l’instrument d’étatisation d’une économie nationalisée ».
Redonner de la capacité aux entreprises, c’est redonner du souffle à la nation. Car l’entreprise n’est pas seulement un lieu de profit : elle est un lieu de formation, d’innovation, d’insertion, de transmission. Elle est l’un des piliers de la cohésion territoriale. Elle est, dans bien des cas, le dernier rempart contre l’abandon.
La République ne s’honore pas lorsqu’elle multiplie les contraintes ; elle s’honore lorsqu’elle sait distinguer l’essentiel de l’accessoire, et lorsqu’elle donne à ses forces vives la liberté de bâtir.
Sans capacité économique, il n’y a ni souveraineté, ni justice sociale durable. Il n’y a que des fermetures, des renoncements, et des dépendances. Et cela, nous ne pouvons plus l’accepter.
(1) Il convient cependant de rappeler qu’en France, le volume de travail est limité à 664 heures par personnes et par an, contre 715 heures en Espagne, 720 au Royaume Uni, 767 en Italie et 825 aux Etats-Unis.
(2) Evoquant les enjeux dans le domaine de la santé, le Prix Nobel d’économie Jean Tirole a estimé dans une tribune du magazine CHALLENGES ( N° 793 du 29 Juin 2023 page 37) que « les pays riches doivent par ailleurs admettre que les innovations ne tombent pas du ciel et qu’ils ont une responsabilité vis-à-vis du reste du monde ».
Financer la défense européenne : un défi, une urgence, une opportunité
Par Mme Nathalie DE KANIV, Secrétaire générale d’Europe-IHEDN, membre du Conseil...
Fiction Visyum - Une escalade nucléaire dans le conflit ukrainien
VISYUM - Qui sommes-nous ?Visyum regroupe des personnalités compétentes, européennes,...
Les quatre défis de la défense européenne
par Jean-Marc VIGILANT, président d'EuroDéfense-France, général de division aérienne (2S),...
FORUM de Paris pour la défense et la stratégie -24 au 26 mars 2026
A vos agendas - Paris Defence & Strategy Forum 2026
La National Security Strategy (NSS) américaine 2025
NOTE - L'analyse de la NSS américaine 2025 par Michel MakinskyLa National Security Strategy 2025...
La lettre « Défense européenne » no 91 - janvier 2026 est parue
Éditorial du général de division aérienne (2s) Jean-Marc VigilantDepuis la publication récente...