« La stratégie de l’égoïsme ... affaiblit la puissance américaine »
« La stratégie de l’égoïsme menée par Donald Trump affaiblit la puissance américaine »
Par Cyrille Schott, ancien conseiller du président François Mitterrand, préfet de région honoraire, ancien directeur de l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), coauteur de Souveraineté et solidarité, un défi européen (Le Cerf, 2021), membre du Bureau d'EuroDéfense-France.
Article publié sur le site du journal La Croix le 13 janvier 2026 : https://www.la-croix.com/a-vif/la-strategie-de-l-egoisme-menee-par-donald-trump-affaiblit-la-puissance-americaine-20260113
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Après le Venezuela, Cuba ? Le Groenland ? La nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine, édictée fin 2025 et mise en œuvre sans tarder, consacre des États-Unis obsédés par la seule protection de leurs intérêts nationaux. Un objectif qui risque, selon Cyrille Schott, de conduire le pays à un splendide isolement.
La stratégie de sécurité nationale américaine de novembre 2025 atteint un sommet de l’égoïsme. D’abord, un sommet de l’égoïsme personnel. Le nom de Trump apparaît 26 fois dans le document. L’introduction se clôt par « la correction nécessaire et bienvenue du président Trump » (1).
Les trois phrases d’ouverture des principes débutent par « Président Trump ». Plus qu’une stratégie de sécurité de la nation, c’est la stratégie d’un dirigeant égocentré, proche parfois du tract électoral. Ensuite, un sommet de l’égoïsme national, formulé dans cet extrait : « La protection des intérêts nationaux ; c’est le seul objectif de cette stratégie. »
Cet égoïsme vise d’abord l’hémisphère occidental, les Amériques, où il veut réaffirmer la domination des États-Unis, la « doctrine Monroe » recevant un « corollaire Trump » : doit être exclu du continent, au-delà des Européens, tout compétiteur extérieur à celui-ci. Trump veut annexer ainsi le Groenland, et restaurer l’arrière-cour des États-Unis, où la force contre les pays refusant d’être « enrôlés » n’est pas exclue, comme on le voit au Venezuela et devant les côtes sud-américaines.
Tandis que dans la stratégie de Biden de 2022, l’objectif de « promouvoir un Indo-Pacifique libre et ouvert » introduisait la stratégie par région, chez Trump, l’Asie ne figure qu’au deuxième rang. Il veut rééquilibrer la relation économique avec la Chine et y éviter la confrontation militaire par la dissuasion, pour laquelle Japon et Corée du Sud doivent faire plus.
Tandis que Biden voyait la compétition mondiale avec la Chine, un Etat autocratique voulant remettre en cause l’ordre international, Trump ne voit qu’un compétiteur, spécialement dans le champ économique. Une vision limitée à la confrontation de deux puissants égoïsmes nationaux, en évitant le dérapage.
Une stabilité stratégique au détriment des faibles
En troisième vient l’Europe, jugée « stratégiquement et culturellement vitale pour les États-Unis », l’objectif étant affiché d’en « promouvoir la grandeur ». Cette « promotion » passerait par des nations « alignées » dans « la résistance à la trajectoire actuelle de l’Europe », celle marquée par « les activités de l’Union européenne », la « stagnation économique » et surtout un « effacement civilisationnel », lié spécialement à « la perte des identités nationales ».
Trump fustige chez les responsables européens les « attentes irréalistes concernant la guerre » de la Russie en Ukraine. Il veut « rétablir la stabilité stratégique avec la Russie ». Il salue, comme source d’optimisme, « l’influence croissante des partis patriotiques. »
Derrière cette phraséologie, il apparaît que « l’Amérique ne voit plus dans l’Europe une amie. Mais une porcherie, qu’il faut vider de son fumier » (2), comme l’écrit de façon imagée l’hebdomadaire allemand Die Zeit. Cela passe par l’extinction de l’Union européenne, le réveil des égoïsmes nationaux, soumis toutefois au plus puissant d’entre eux, celui des États-Unis, qui veut traiter avec des pays isolés : « Nous voulons travailler avec des pays alignés. »
Quant à la Russie, Trump ne voit plus en elle, comme dans la stratégie de 2022, une puissance agressive, dangereuse, face à laquelle États-Unis et Union européenne s’unissent autour de valeurs partagées. La rivalité stratégique devient stabilité stratégique, rétablie au détriment des faibles, où États-Unis et Russie pourront se partager l’influence sur le continent et, pour les Américains, y faire des affaires. En vue de la soumission de l’Europe, Trump mise sur l’aide des « partis patriotiques », des partis d’extrême droite, doublement de l’étranger, de l’américain et du russe.
Le Moyen-Orient vient ensuite, Trump relevant qu’il n’a plus la même importance stratégique. Il faut « accepter la région, ses dirigeants et ses nations tels qu’ils sont ». La conclusion : « La poursuite de la paix et de la normalisation permettra… de donner enfin la priorité aux intérêts américains. » Enfin, en Afrique, « les États-Unis devraient passer d’une relation… axée sur l’aide à une relation axée sur le commerce et l’investissement ».
Laisser la place à d’autres
À quoi conduit cet égoïsme trumpien ? À l’ignorance, par un jugement égocentrique, de défis massifs, tel celui du changement climatique ; au seul objectif d’États-Unis voulant disposer de la plus grande puissance militaire et de « l’économie, la plus forte, la plus dynamique, la plus innovante et la plus avancée » ; à la réduction des alliés à des auxiliaires que l’on « enrôle », avec des exigences, notamment de dépenses accrues pour la défense, mais avec lesquels on n’envisage nul projet commun fondé tant sur des valeurs que sur un même intérêt ;
À l’objectif d’une Europe désunie, affaiblie, partagée dans la nouvelle « stabilité stratégique. » Cela en remplacement d’une Europe unie pouvant, avec les États-Unis, faire front aux puissances qui veulent redéfinir l’ordre du monde au détriment de l’Occident démocratique ; à un « soft power » revendiqué, mais vidé de sa substance, car limité à l’égoïsme et la croyance en « la grandeur… inhérente à notre pays », sans référence aux valeurs de la démocratie ;
À une vision de la paix à rechercher, comme « un moyen efficace… de renforcer l’influence mondiale des États-Unis, de réaligner les pays et les régions sur nos intérêts et d’ouvrir de nouveaux marchés », sans l’ambition de paix justes et durables ; à une méfiance envers les organisations internationales, ce qui revient à laisser la place à d’autres, comme la Chine qui s’y engouffre volontiers.
Alors même que Trump joue à l’Hercule montrant sa force, sa stratégie de l’égoïsme, plus que de « restaurer la puissance américaine », est de nature à l’affaiblir. Si elle aboutissait, les Etats-Unis deviendraient une puissance isolée dans son égoïsme, gardant certes le ressort d’une économie forte et créative, mais faisant face, dans la solitude, à une autre puissance, la Chine, qui est sur la voie de la dépasser. Atlas, réprouvé dans la stratégie, pourrait être remplacé par Samson s’étant coupé lui-même sa belle chevelure, source de sa vigueur !
(1) Les passages entre guillemets (hormis la citation de la Zeit) sont des extraits de la stratégie.
(2) Die Zeit, éditorial « Kein Opfer werden », 11 décembre 2025.
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