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Claude France ARNOULD
6 juillet 2026
Un mauvais show ou l’amorce d’un réel travail sur l’alliance de demain ?

Un mauvais show ou l’amorce d’un réel travail sur l’alliance de demain ?

Sommet de l’OTAN à Ankara : Un mauvais show ou l’amorce d’un réel travail sur l’alliance de demain ?

Par Claude-France Arnould, Senior Fellow pour la défense européenne depuis 2025 au Brussels Institute for Geopolitics (BIG). Elle a été directrice exécutive de l’Agence européenne de défense (2011–15), avant d’être ambassadrice de France en Belgique (2015–19). Elle est membre du Bureau d'EuroDéfense-France.

Publié en anglais  sur BIG : https://big-europe.eu/publications/2026-07-06-in-ankara-nato-must-show-unity-or-risk-a-chaotic-spectacle

Le prochain sommet de l'OTAN à Ankara des 7 et 8 juillet 2026 pourrait rester dans les mémoires comme une étape importante : une évolution progressive, rationnelle, et clairement planifiée vers une plus grande responsabilité européenne en matière de défense, une augmentation soutenue des financements et de leur efficacité, et une approche unie de la guerre d’Ukraine, ainsi que du Moyen-Orient et de la question nucléaire. Il pourrait malheureusement aussi n’être qu’une démonstration chaotique de méfiance et de ressentiment, ou une mise en scène réalisée par le secrétaire général, Mark Rutte, pour apaiser Trump, une fois encore. Ces deux scénarios montreraient à ses adversaires comme à ses partenaires une Alliance faible.

Le sommet du G7 à Évian à la mi-juin a été civilisé et fructueux, le communiqué faisant état d’une convergence sur les questions essentielles, notamment l'Ukraine et le Moyen-Orient. On pourrait espérer que cette entente et ce sérieux donnent le ton des futures réunions au sommet. Mais la vindicte pourrait à nouveau dominer à Ankara. Les Européens et les Canadiens ne prendront certainement pas l’initiative d’exprimer publiquement leurs griefs, aussi graves et nombreux soient-ils : annonces chaotiques de retraits, non seulement de personnel, mais d’équipements d’importance majeure, tels les missiles Tomahawk en Allemagne, inquiétudes sur le respect des contrats de livraison de matériel du fait des pertes américaines dues à la guerre contre l’Iran, décisions récentes de refuser l’accès à certains applications d’intelligence artificielle aux non-Américains, chantage sur les tarifs douaniers, sans parler des menaces sur l’intégrité territoriale de membres de l’Alliance et d’ingérence dans leur politique intérieure. Les Américains risquent de n’être pas aussi mesurés. Lors de la réunion des ministres de la défense à Bruxelles le 18 juin dernier, Pete Hegseth a reproché aux Européens de ne pas avoir soutenu les États-Unis dans la guerre contre l'Iran et de limiter l'utilisation des bases militaires sur leurs territoires et a menacé d’en tirer les conséquences. Ce problème pourrait empoisonner le sommet.

La confiance et la crédibilité sont des valeurs cruciales pour les nations et sont encore plus importantes au sein d'une alliance. Le célèbre article 5 de l'OTAN ne constitue pas un engagement contraignant à protéger militairement un allié. Il ne vaut que ce que vaut la confiance dans l'unité, la volonté et les moyens de l'Alliance. Cette confiance a été systématiquement détruite par le président Trump, son vice-président et son secrétaire à la guerre. Le sommet d’Ankara contribuera -il à la restaurer ? Cela pourrait se faire si l’on évalue les progrès réels réalisés, si un engagement commun est pris de soutenir l’effort de défense, si une voie tracée avec précision vers un transfert des responsabilités préservant notre capacité de dissuasion et d’action militaire et la renforçant face à des menaces accrues. Les atouts pour atteindre cet objectif sont dans les mains des participants au sommet.

La Turquie, en tant qu'hôte, veut un sommet réussi et a les moyens d’y contribuer. Sa diplomatie est habile et sophistiquée ; elle est dirigée par un « homme fort » (a fortiori selon les critères du président américain) ; elle joue un rôle clé dans les questions sur la table ou discutées en coulisses, du fait de sa puissance militaire, son implication stratégique et ses liens avec toutes les parties concernées. Que ce soit à propos de l’Ukraine, de la Russie et du Moyen-Orient, ou sur des questions plus larges telles que l'instrumentalisation de la sécurité de l'approvisionnement, du commerce et de l'énergie, elle est un acteur majeur.

Certes, la Turquie est l’hôte du sommet, mais il revient au secrétaire général de présider officiellement les réunions de l'OTAN, et les communiqués sont préparés au Conseil de l'OTAN et ajustés sur place par des collaborateurs directs des chefs d’État. Les progrès accomplis peuvent légitimement permettre un résultat positif. Tout d'abord, il y a eu une augmentation significative des budgets de défense, conformément aux objectifs convenus à La Haye. La présentation du secrétaire général de l'OTAN dans le « Bureau ovale », avec ses graphiques en lettres dorées, aurait pu être plus décente, mais ce qui compte, ce sont les chiffres qu'il a affichés : plus d'un « trillion en dollars de dépenses supplémentaires pour la défense des Européens et des Canadiens depuis 2016 » ; une augmentation de 20 % des dépenses en 2025 par rapport à 2024.

D'autres progrès méritent l'attention du sommet. Le catalogue des forces de l'OTAN reflète des responsabilités européennes accrues, l’action est en cours concernant la protection des intérêts collectifs des Alliés dans le nord du continent, une possible coopération « hors zone » pour la sécurité dans le détroit d'Ormuz a été proposée par les Alliés, et le sommet des industries de la défense organisé simultanément démontre le dynamisme du secteur.

On peut donc reconnaitre que l’on est sur la bonne voie vers ce que certains appellent désormais l’« OTAN 3.0 ». Elbridge Colby, sous-secrétaire au Pentagone, l'a décrite comme « une alliance fondée non pas sur la dépendance mais sur le partenariat ». Fort bien, mais désormais, le travail de clarification des détails est essentiel même s’il ne se fera probablement pas à Ankara – et constituera une étape nécessaire pour concrétiser cette alliance renouvelée : Quel est le plan fiable -chiffré et daté- pour les retraits américains ? Qu’en est-il de l'accès aux capacités communes, notamment les quartiers généraux et les systèmes de communication, d'information, de contrôle et de commandement, notamment à SHAPE, le Quartier général suprême des puissances alliées Europe ? Quelle sera la disponibilité des fameux « enablers » américains ? Quel est l’impact pour les Européens de l'attrition des armes lors de la guerre contre l'Iran ? La dissuasion nucléaire fournie par les États-Unis est-elle confirmée ? Aucun de ces sujets ne devrait faire l’objet de déclarations sur les réseaux sociaux ; ils relèvent du secret défense. Mais ils doivent être au cœur du travail futur de l'OTAN.

La discussion sur « l'européanisation de l'OTAN » tend à se concentrer sur le personnel et les responsabilités de commandement – plus d'« étoiles » sur les uniformes européens. Les questions moins séduisantes mais essentielles car elles conditionnent la capacité d’action, notamment les systèmes de communication, de planification et de commandement méritent au moins une attention égale. Sur quels moyens s’appuient les Européens pour agir ensemble, de manière coordonnée, si l'article 5 n'est pas déclenché et si les Américains ne participent pas ou sont hostiles ?

Les chefs d'État et de gouvernement européens ont récemment souligné la nécessité de travailler aux modalités de mise en œuvre de l'article 42.7 du Traité de Lisbonne. Cette clause de défense mutuelle est bien plus contraignante que l'article 5. Les États membres ont une « obligation d'aide et d'assistance par tous les moyens en leur pouvoir », ce qui inclut clairement les moyens militaires. Il serait dangereux de réduire cet article à une vague clause d'assistance. Ramener l'article 42.7 à la gestion de crise, au soutien contre les attaques hybrides, aux sanctions et éviter la dimension militaire n'est pas conforme à la lettre du traité et envoie le pire message de renoncement à nos alliés et adversaires.

La lettre du chancelier allemand au président Costa, le 18 mai – suggérant des « solutions innovantes » pour l'Ukraine, sans attendre la ratification des procédures d'adhésion à l'UE, et notamment un nouveau statut d'État membre associé – soulève bien des questions. L’une d’entre elles, et non des moindres, porte sur un « engagement politique » des États membres à appliquer l'article 42.7 à l'Ukraine « afin de créer une garantie de sécurité substantielle », car l'Ukraine, rappelle la lettre, est un « pays en guerre ». L'Ukraine n'est pas membre de l'OTAN, et ni les États-Unis ni l'Allemagne ne soutiennent son inclusion à court terme. L'Allemagne, dont l'objectif est d'établir la plus grande armée conventionnelle d'Europe, est-elle prête à mettre en œuvre la clause de défense de l'UE sans l'implication de l'OTAN ni l'accès à des principaux « enablers » et quartiers généraux ? L'ambiguïté n'est pas toujours vertueuse, et le doute sur la détermination et la réelle capacité commune d’agir n’est pas permis.

La clarté, tant au sein de l'OTAN qu'au niveau de l'UE, est nécessaire. L'OTAN a besoin d'un plan sérieux pour le retrait des États-Unis et pour que l'Europe assume sa part du fardeau et prenne la responsabilité de sa défense, tout en préservant – ou restaurant - l'esprit de confiance et de solidarité, de complémentarité et d'interopérabilité de l'Alliance. A l’UE, un travail sérieux doit être mené, non seulement pour renforcer les capacités industrielles et technologiques, mais aussi pour contribuer à permettre à ses membres de planifier et mener des opérations au niveau élevé requis, soit dans le cadre de l'UE, soit pour soutenir un groupe d'États membres, selon le format d'action que les circonstances conduiront à choisir.

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