L’OTAN évite un nouveau coup de chaleur en Suède - pour l’instant
Claude-France Arnould a rejoint l’Institut de géopolitique de Bruxelles en mars 2025 en tant que Senior Fellow pour la défense européenne. Elle a été directrice exécutive de l’Agence européenne de défense (2011–15), avant d’être ambassadrice de France en Belgique (2015–19). Entre 2020 et 2025, elle a été conseillère du président de l’IFRI pour les affaires européennes. Elle a dirigé la direction de la gestion des crises et de la planification au Conseil de l’UE après avoir été directrice de la défense (2001 à 2011). Elle est diplômée de l’École normale supérieure (ENS), de l’École nationale d’administration (ENA) et de Sciences Po, Paris. Elle est également membre du Bureau d'EuroDéfense-France.
Cet article a été publié en anglais sur le site BIG le 27 mai 2026 --> ICI
La réunion des ministres des Affaires étrangères de l'OTAN en Suède le 22 mai aurait pu être encore un moment de crise pour l'alliance transatlantique, quelques semaines seulement avant le sommet d'Ankara des 7 et 8 juillet. Quelques jours plus tôt, l'Allemagne avait été vilipendée et « punie » parce que le chancelier avait exprimé des doutes sur la stratégie américaine dans la guerre en Iran. Via son réseau social, après diverses insultes, Trump a annoncé qu'il retirerait 5 000 soldats des bases américaines en Allemagne. Son administration prend aussi la décision, plus grave mais moins largement commentée, d’annuler le déploiement programmé d'une unité de missiles de croisière.
Quelques heures avant la réunion de l'OTAN, Reuters a annoncé que le retrait des troupes d'Allemagne avait été confirmé, et, simultanément, que 5 000 militaires américains seraient déployés en Pologne – alors que quelques jours plus tôt, un déploiement prévu de 4 000 hommes avait été annulé. Le président Trump a présenté cette bonne nouvelle pour les Polonais comme un geste envers le président polonais Karol Nawrocki, qu’il a soutenu lors de sa campagne électorale l'an dernier.
Le secrétaire d'État Marco Rubio, bien que pas aussi « like-minded » » que beaucoup voulaient croire et moins prévisible et cohérent qu'espéré, a joué le professionnalisme à Helsingborg, répétant à l’envi que la réduction de la contribution américaine à la sécurité européenne a été annoncée avec constance , qu’elle est légitime, compte tenu des autres obligations de l'Amérique et de la part que les Européens doivent prendre et à laquelle ils s'engagent et que la réévaluation sera un processus ordonné dans le cadre des procédures de l'OTAN.
Il n'y eut donc ni tumulte ni insultes en Suède.
L'état de l'alliance transatlantique reste néanmoins alarmant. Les commentaires les plus sévères viennent des alliés les plus atlantistes. Un éditorial récent dans The Economist appelle à un plan B pour l'OTAN, blâmant la « cécité volontaire » du secrétaire général Mark Rutte, qui aurait « interdit toute discussion » d'un tel plan au sein du siège de l'OTAN. Récemment, plusieurs analystes réfléchissent au-delà des notions assez creuses de « pilier européen » ou d’« européanisation de l'OTAN ». C’est notamment le cas d’une contribution de plusieurs think -tanks élaborée sous la présidence de l'ancien président finlandais Sauli Niinisto et proposant trois voies, qui peuvent être suivies simultanément. Même si un « Plan B » reste tabou dans les sphères officielles, ce n'est manifestement plus le cas dans des cercles de réflexion plus informels.
BIG contribuera à cette réflexion sur les alternatives avec une contribution qui sera publié à l’été 2026 sur les quartiers généraux disponibles pour les Européens.
Même si la frénésie médiatique a été évitée dans le climat suédois, que Rubio dit adorer et préférer assurément à l'humidité de Miami, deux problèmes majeurs ont récemment été mis en lumière – au-delà des insultes et menaces quasi permanentes adressées par le président américain et son secrétaire à la Guerre à leurs alliés – : l'incertitude concernant l'approvisionnement en armement américain et l'ingérence de l'administration américaine dans la politique intérieure européenne.
En matière d'armement, la dépendance technologique des systèmes d'armes achetés aux États-Unis est bien connue, même si les gouvernements qui y ont recours minimisent le problème, contre toute vraisemblance. Un avion de chasse F-35 fait juste ce que le Pentagone permet. Ce qui est nouveau, du moins à cette échelle, c'est l'imprévisibilité de l'approvisionnement, ou plus exactement, la prévisibilité de la pénurie d'armements. Cela touche à la fois l'Ukraine et d'autres pays européens, qui doivent augmenter et reconstituer leurs stocks, notamment après leurs propres livraisons massives à l'Ukraine. La plupart des Européens achètent leurs armes via un mécanisme gouvernemental américain appelé « Foreign military sales » (FMS) et non directement auprès de fournisseurs industriels. Le gouvernement américain est libre d'ajuster les conditions de livraison, voire de détourner les stocks « pour répondre à des exigences prioritaires plus élevées ». Cela s'est produit par le passé, et plus récemment dans le cas de l'achat par la Suisse de missiles Patriot. Mais aujourd'hui, la guerre des États-Unis en Iran et l’attrition qu’elle induit impliquent que l'armée américaine manquera de certaines capacités, tandis que l'industrie tarde à reconstituer les stocks. L'argument selon lequel, face à la menace russe et à la guerre en Ukraine, nous sommes contraints à acheter américain parce que notre propre industrie ne produit pas ce dont nous avons besoin assez rapidement ni en quantité suffisante, devrait être réévalué et inversé. Certains pays se sont déjà tournés récemment vers l'industrie européenne pour des acquisitions stratégiques ; à titre d’exemple, on peut citer les Danois qui ont acheté le système de défense antimissile sol-air franco-italien de MBDA (SAMP/T) au lieu des Patriots, tandis que l'OTAN elle-même et la France ont choisi le « Global Eye » suédo-canadien pour remplacer l'AWACS (Airborne Warning and Control System) américain.
Ces développements devraient encourager à renforcer désormais la base technologique et industrielle européenne de la défense, au lieu de dépendre de l'approvisionnement américain pour des acquisitions à court terme, et devraient favoriser la coopération dans un cadre européen afin d'accroître notre autonomie.
La ministre suédoise des Affaires étrangères, Maria Stenergard, a reconnu à Helsingborg que les annonces contradictoires sont confuses et « difficiles à gérer », et que la négociation via les réseaux sociaux n'est pas une bonne chose. Elle a bien évidemment raison. En fait, les messages chaotiques du président Trump manquent non seulement de professionnalisme, mais ils sapent la confiance, la « Zuverlässigkeit », chère à juste titre aux Allemands, et par conséquent, la dissuasion.
Mais ce faisant, Trump met également en œuvre l'agenda exposé ouvertement dans la Stratégie américaine de sécurité nationale, qui prétend que le « vrai problème » de l'Europe est « plus profond » que le manque de dépenses militaires et qu’il s'agit de « l'effacement civilisationnel » de notre continent. L'Amérique « veut travailler avec des pays alignés (sic) qui souhaitent restaurer leur grandeur d'antan ». Par conséquent, il insulte le Premier ministre travailliste britannique Keir Starmer, le Premier ministre socialiste espagnol Pedro Sanchez, le président français Emmanuel Macron, un an avant les élections présidentielles, et le chancelier allemand Merz, qui dirige une coalition fragile. Tous ces dirigeants européens font face à ce que la Stratégie de sécurité nationale appelle des « partis patriotes ». De surcroit, Trump présente une décision d'organisation militaire comme une « punition » pour Merz et une « récompense » pour le président polonais. Ce faisant, il sape notre sécurité et notre dissuasion mais aussi il porte atteinte à la souveraineté politique et démocratique de l’Europe.
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